Coronavirus : Chaînes YouTube, groupes sur Discord, défis à réaliser… Les idées ingénieuses des profs pour garder le contact avec les élèves

EDUCATION En cette période de confinement, certains profs ont raconté à « 20 Minutes » leurs initiatives très créatives pour ne pas perdre le contact avec leurs élèves

Delphine Bancaud

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Une élève travaillant à la maison lors du confinement.
Une élève travaillant à la maison lors du confinement. — RAPHAEL BLOCH/SIPA
  • Depuis la fermeture des établissements scolaires, lundi dernier, pour éviter la propagation du coronavirus, les enseignants doivent inventer de nouveaux outils pour faire travailler leurs élèves.
  • Certains, qui s’étaient déjà lancés dans l’exploitation d’outils numériques, avaient une longueur d’avance.
  • Mais d’autres se jettent à l’eau. Des initiatives très appréciées par les élèves et les parents.

Susciter la motivation des élèves, dans une classe, c’est déjà difficile. Mais à distance, c’est carrément une gageure. Depuis la fermeture des établissements scolaires, lundi dernier, pour éviter la propagation du coronavirus, les enseignants sont parfois désarmés pour faire travailler leurs élèves.

Si beaucoup d’entre eux transmettent leurs cours par les espaces numériques de travail (ENT), d’autres misent sur des initiatives pédagogiques originales pour capter l’attention de leurs élèves. « Tout d’abord parce que les ENT et le site du Cned ne sont pas toujours accessibles en raison du nombre de connexions trop important. Mais aussi parce que les enseignants ont conscience qu’il va falloir varier les modalités pédagogiques pour faire travailler les élèves à distance dans la durée », explique le chercheur François Taddei, directeur du Centre de recherche interdisciplinaire, qui développe des innovations pédagogiques.

Des profs s’étaient déjà lancés avant…

Pour certains enseignants, cela n’a rien d’un exploit, car ils avaient déjà diversifié leurs pratiques pédagogiques bien avant le confinement. A l’instar de Mathieu, enseignant de SVT : « En 2017, j’ai créé ma chaîne YouTube, au moment où il y avait des blocages dans le lycée. J’y ai posté des vidéos dans lesquelles j’explore une notion de SVT, abordée dans les programmes de la 6e à la terminale. En temps normal, j’enregistre 4.000 vues par jour sur ma chaîne et depuis lundi, ça a doublé », constate-t-il.

Idem pour Cyril, enseignant en technologie, qui a répondu à notre appel à témoins : « J’ai créé un petit site en 2018, en y mettant mes cours en téléchargement. Ceci dit, jamais je n’aurais pensé qu’il deviendrait aussi indispensable ! Depuis quelques jours, il a autant évolué qu’en plusieurs mois ! Indications du travail à faire, liens vers des logiciels en ligne… Pour répondre aux nombreux mails d’élèves en difficulté ou un petit peu désorientés, je viens aussi de créer un forum sur le site », indique-t-il.

Bernard, lui aussi, fait preuve de créativité depuis des années : « Je suis prof de SVT en collège et lycée et j’ai fait de nombreuses vidéos de cours habillé en super-héros, dinosaure, bébé… Et ce, pour rendre les cours plus fun. Toutes ces vidéos sont sur mon site ». « Beaucoup d’enseignants ont misé depuis longtemps sur l’innovation pédagogique en utilisant les outils numériques. Ce sont généralement des passionnés », confirme le chercheur François Taddei.

Baby-boom de sites et des chaînes YouTube

Depuis le week-end dernier, d’autres enseignants ont développé des nouvelles voies pédagogiques, un peu dans l’improvisation. Comme Tinaig, professeur d´histoire géographie : « Pour continuer à préparer mes élèves de troisième au Brevet, j´ai créé une chaîne YouTube. J´ai préparé des vidéos sous iMovie expliquant différents chapitres en géographie. J´envoie mes cours aux élèves tout d’abord sous forme d’un PowerPoint, avec une étude de document. Ils me répondent, puis je leur envoie ensuite le lien YouTube. Mes vidéos reprennent l´essentiel du chapitre et la correction du travail demandé à la maison. Je vérifie ensuite par un petit exercice ou un quiz si les élèves ont bien compris le chapitre. Je l´ai expérimenté cette semaine, et les élèves ont tous travaillé efficacement », indique-t-elle.

« Notre prof de français envoie des dictées via WhatsApp. Celui de sport nous a envoyé un mail nous demandant de répondre à un questionnaire sur le basket », témoigne aussi Lucie, une lycéenne.

« Une maman m’a écrit pour me dire que son fils me parlait à travers l’écran »

Pas évident pour les enseignants de maternelle de faire travailler les plus petits. Mais Maxime arrive quand même à garder un lien avec ses élèves de petite section : « J’ai créé une adresse mail pour pouvoir communiquer avec les parents et une chaîne YouTube avec des vidéos : je lis une histoire comme je le ferais en classe. D’ailleurs, une maman m’a écrit pour me dire que son fils me parlait à travers l’écran ».

Et pour les profs de langue, il faut aussi innover : « Entre vendredi et lundi, j’ai réalisé un site internet, modeste, mais opérationnel. J’y poste des explications oralisées, que j’agrémente quelquefois de petits jingles pour rendre la chose plus fun. J’ai aussi mis en place des groupes de discussion sur les réseaux sociaux : quand les élèves cliquent sur ma story, ils atterrissent directement sur mon site avec les cours et les devoirs. Ils y trouvent également les tutoriels nécessaires à la connexion sur l’ENT. Je n’ai jamais eu autant de retours positifs sur mes cours. Alors, what else ? », interroge Florence, prof d’anglais.

« Nous faisons quatre séances en live par semaine »

Pour communiquer avec leurs élèves, certains profs se sont initiés à leurs réseaux sociaux préférés. « Des collégiens et lycéens ont proposé à leurs profs d’utiliser Discord, un réseau de gamers. Car cette période fait aussi naître des coopérations profs-élèves très intéressantes. Même certains parents d’élèves informaticiens proposent des solutions numériques aux enseignants », observe François Taddei.

Exemple avec Jack, dont les terminales S ont créé un groupe de travail sur Discord : « A circonstances exceptionnelles, moyens exceptionnels ! Nous faisons quatre séances en live par semaine. C’est efficace », estime-t-il.

Cette période de confinement est aussi l’occasion de développer le travail collaboratif entre enseignants. C’est le cas pour Guillaume, prof à Archingeaye (Charente-Maritime), qui se coordonne avec ses collègues pour animer leur site : « On fait des vidéos chaque jour pour que les élèves sentent notre présence (dictée, graphisme, motricité, grammaire, calcul…). On mise sur des vidéos décalées, humoristiques afin de leur donner envie de se reconnecter le lendemain (un prof qui fait du ski dans son jardin, un autre doit résoudre un problème de maths sous la menace de ses enfants…) Les parents apprécient, ça les aide en ces moments compliqués ».

Des défis pour garder le moral

Le plus difficile est de maintenir le lien avec les élèves qui n’ont pas de connexion Internet : « Dans des zones rurales où la 4G passe mal, les enseignants peuvent laisser des exercices à faire à leurs élèves à la boulangerie, par exemple », indique François Taddei.

Et pour aider à garder le moral malgré l’isolement, les profs leur lancent des défis. A l’instar de Sybille, enseignante en CE1 : « J’ai proposé deux ou trois fois par semaine de relever un défi, avec gagnant à l’appui : le plus beau gâteau, la chambre la mieux rangée, le château de cartes le plus haut… Récompense pour le vainqueur : une vraie carte postale envoyée par la maîtresse et délivrée par le facteur ! ».

Faire perdurer l’expérience

Même stratégie pour Patricia, enseignante en maternelle en REP : « Nos élèves font partie de familles parfois très nombreuses, qui vivent à l’étroit dans de petits appartements. Nous savons que les conditions pour bien travailler ne sont pas réunies. Alors nous lançons chaque jour un petit défi. Planter des graines ou des lentilles, s’habiller avec le plus de vêtements verts, rassembler des objets en forme de rond trouvés dans la maison… »

Et selon François Taddei, ces nouvelles manières d’enseigner laisseront des traces : « Des enseignants auront pris le goût d’utiliser des outils numériques ou d’autres modalités pédagogiques que le cours classique. Ils auront sans doute envie de faire perdurer l’expérience après la période de confinement. On peut imaginer aussi la création d’une plateforme de partage des bonnes pratiques, où les enseignants iront s’inspirer des bonnes idées de leurs collègues », conclut-il.