Coronavirus : Sous-équipés et en première ligne, les professionnels des pompes funèbres vivent dans l’angoisse

METIER EN DANGER Obligés, eux aussi, de continuer à travailler pendant le confinement, les acteurs du secteur alertent sur leur manque d’équipement et de soutien

Marie De Fournas

— 

Les professionnels des pompes funèbres sont eux aussi exposés au risque de contamination lié au coronavirus.
Les professionnels des pompes funèbres sont eux aussi exposés au risque de contamination lié au coronavirus. — carolynabooth / Pixabay
  • L’ensemble de la profession fait face à une pénurie d’équipements pour se protéger du coronavirus, alors que la plupart des employés du secteur sont exposés à différents niveaux au risque de contamination.
  • Les entreprises de pompes funèbres, qui manquaient déjà de personnel avant l’épidémie, craignent de ne pas tenir le coup en cas de contamination de leurs agents.
  • Le problème de la garde des enfants des employés est également un souci auquel des solutions peu satisfaisantes sont pour l'instant apportées.

Quand on parle des professions en première ligne face au coronavirus, l’attention se porte (à juste titre) sur le personnel de santé, notamment dans les hôpitaux et les Ehpad, ou encore sur les agents de caisses dans les supermarchés. Un peu oubliés des discours des politiques, des articles de presse et peut-être aussi des Français, les employés des pompes funèbres font, eux aussi, partie de ces métiers essentiels qui doivent continuer de fonctionner alors que la France entière s'enferme. Exposés mais sous-équipés, mobilisés mais peu soutenus, certains ont déjà peur pour la suite des événements, au troisième jour seulement de confinement.

« Dans l’ensemble, les entreprises sont à court d’équipements, et notamment de masques », rapporte à 20 Minutes Florence Fresse, déléguée générale de la Fédération française des pompes funèbres. Une pénurie qui pose problème pour tous les corps de métier du secteur – dont 20.000 agents pour la seule convention collective des pompes funèbres. En effet, si une personne atteinte du coronavirus meurt à l’hôpital, le corps est pris en charge sur place par le personnel hospitalier et mis dans une housse. Un transporteur vient ensuite le chercher et le dépose dans un cercueil avant de l’emmener dans une maison funéraire.

« On n’a aucune idée du temps de contamination post mortem »

« Mais, si la personne décède chez elle, le personnel hospitalier ne va pas se déplacer pour la mettre dans une housse. C’est au transporteur de le faire en équipement de protection individuelle (EPI), ce qui est très angoissant pour les personnes car, en plus du manque d’équipement, ils disposent de peu d’informations, poursuit Florence Fresse dont la fédération représente les petites entreprises du secteur. On n’a aucune idée du temps de contamination post mortem. Si on apprend que c’est quelques heures, on pourra attendre, mais si c’est 24 heures, cela va devenir très compliqué à gérer. »

D’autant que si les thanatopracteurs, les professionnels qui interviennent sur les corps, ne sont plus autorisés à pratiquer des soins de conservation ou de présentation sur les défunts atteints du Covid-19, ils sont toujours tenus d’intervenir dans certains cas, par exemple pour enlever un pacemaker.

« Aucun gel hydroalcoolique, ni masque »

La question des équipements se pose aussi pour le personnel opérant dans les funérariums. « Quand le transporteur nous amène le cercueil, on ne sait pas si celui-ci avait les équipements nécessaires ou si le cercueil a été désinfecté. On reçoit plein d’infos contradictoires sur le temps de durée de vie du virus sur les surfaces, donc nous le désinfectons nous-même en EPI et le plaçons dans une pièce à part. Un cercueil, c’est très lourd, donc nous le faisons à deux. Seulement là, il ne nous reste plus que quatre EPI à usage unique », nous explique anonymement un employé d’une maison funéraire française PFG, appartenant au groupe OGF, l’un des leaders des pompes funèbres.

Même en agence, le manque de protections représente un réel danger. « Ici, nous avons des gants, mais aucun gel hydroalcoolique ni masque, expliquent les employés d’une agence funéraire PFG. Dans d’autres agences, ils n’ont rien du tout. » Or le personnel est encore amené à accueillir les familles qui viennent organiser les funérailles de leur proche. Une rencontre qui prend au moins une heure, se fait dans un bureau fermé et avec des échanges de documents.

« Quand on demande quelque chose il n’y a personne »

Dans une série d’e-mail que 20 Minutes a pu se procurer, le groupe OGF dispense des instructions aux personnels afin de limiter les risques de contamination*. Des conseils parfois surprenant, tels que se positionner « en décalé » par rapport à son interlocuteur ou encore de « laisser reposer, sans toucher, les documents et stylos touchés par la famille pendant trois heures ; sinon, se laver les mains avec du savon. » Pas de quoi rassurer le personnel qui demande plus de protections.

« Il y a trois semaines, j’ai fait un courrier au ministre de la Santé, Olivier Veran, pour que nous fassions partie de la liste des professions prioritaires pour recevoir ces équipements, mais je n’ai eu aucune réponse. Ni un oui, ni un non, assure Florence Fresse. On nous a rappelé noir sur blanc dans l’arrêté du 15 mars que nous étions nécessaires au bon fonctionnement de la nation, mais quand on demande quelque chose il n’y a personne. »

« Il y a deux directeurs qui gardent les enfants des salariés au dépôt »

Or, si des professionnels du secteur tombent malades, la déléguée générale de la Fédération française des pompes funèbres assure que cela se verra rapidement, car le secteur manque de bras. Certains employés se plaignent d’être déjà sous pression. Le groupe OGF a par exemple indiqué, dans un de ses e-mails adressé aux agents, que « le système d’indemnisation à domicile tel qu’il est prévu [pour permettre la garde d’enfants] peut affecter les droits futurs pour les salariés sur ses congés, sur le 13e mois, sur l’épargne salariale… Alors que la poursuite d’activité en télétravail ou sur le site habituel de travail ne remet pas en cause ses droits. » Une indication vécue comme une menace pour certains, notamment les parents.

« Le secteur compte beaucoup de gens exceptionnels qui sont prêts à faire passer les familles en deuil avant la leur. Mais on n’a pas de retour, pas de soutien », déplore un employé du groupe. Ces derniers ne bénéficient pas, par exemple, d’un système de garde d’enfants tel que prévu pour les soignants. Là encore, le groupe OGF propose une solution étonnante. « Il est essentiel de pouvoir assurer la continuité d’activité. C’est la raison pour laquelle, de manière dérogatoire, la direction a décidé de permettre la venue au travail avec son enfant », précise le mail. « Dans le Val-d’Oise, il y a deux directeurs qui gardent les enfants des salariés au dépôt. Donc au milieu de cercueils [vides] ou des marbres de pierres tombales. En plus d’être un environnement dangereux et inadapté pour des enfants, il y a un risque de contamination », dénonce l’employé.

Tous espèrent rapidement recevoir des équipements, mais aussi un soutien psychologique. « Nous allons devoir accompagner des familles qui n’auront pas pu aller voir leurs proches en quarantaine à l’hôpital, ni ensuite en chambre mortuaire, puisque les corps sont directement placés dans une housse, puis un cercueil. Elles ne pourront pas leur dire une dernière fois adieu. Cela va être extrêmement dur pour elle et pour nous de correctement les accompagner. »

*Contactée par 20 Minutes, l’entreprise n’avait pas répondu à nos sollicitations au moment de la parution de cet article.