Affaire Vincent Lambert : « Ce qui me dérangerait, c’est que cette affaire ne serve à rien » estime son neveu François Lambert

FIN DE VIE Un an après le décès de son oncle, François Lambert sort le livre « Pour qu’il soit le dernier » dans lequel il critique la loi Leonetti sur la fin de vie

Propos recueillis par Lise Abou Mansour

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Affaire Vincent Lambert : «A partir de 2015, Vincent a été un objet» estime son neveu François — 20 Minutes
  • Après onze ans passés dans un état végétatif et six ans de bataille judiciaire, Vincent Lambert est décédé le 11 juillet 2019.
  • Si ses parents se sont toujours opposés à l’arrêt des soins, d’autres membres de la famille, comme sa femme Rachel ou son neveu François y étaient favorables.
  • Ce dernier vient de sortir Pour qu’il soit le dernier (Éditions Robert Laffont), un livre dans lequel il défend le droit à mourir de son oncle.

Le 11 juillet 2019, François Lambert annonce à l’AFP le décès de son oncle. Vincent Lambert se trouvait dans un état végétatif depuis onze ans. L’ancien infirmier de 42 ans avait été plongé dans le coma après un grave accident de la route. En 2013, l’équipe médicale en concertation avec sa femme, Rachel Lambert, décide d’arrêter les traitements. Mais les parents de Vincent Lambert n’en sont pas informés. Quand ils l’apprennent, s’engage alors  une bataille judiciaire qui durera six ans.

François Lambert revient sur cette affaire dans Pour qu’il soit le dernier, un livre dans lequel il défend le droit à mourir de son oncle.

A quel moment vous êtes-vous dit que Vincent n’était plus là ?

Je suis un des derniers de la famille, à part les parents de Vincent, à l’avoir assimilé. Je me disais qu’il pouvait toujours se réveiller. J’avais un peu cette image d’Epinal de la personne qui se réveille du coma et qui est dix fois mieux qu’avant. Mais les médecins nous ont vite parlé. Au bout de six mois, nous avons eu les dates butoir avec ses os qui se durcissaient et ses jambes qui devenaient une ligne droite. On savait très bien qu’il ne pourrait plus jamais poser le pied par terre parce que ce serait beaucoup trop douloureux. Au bout d’un an, on a compris qu’il resterait dans un état végétatif. En 2013, il a été débranché pour la première fois. Cela faisait cinq ans qu’il était dans cet état. Je pense que là beaucoup de gens avaient fait leur deuil.

« On maintient en vie pour soi »

Vous dites que pendant cette période, il avait des réflexes. Par exemple, si vous lui parliez fort, il sursautait. Comment avez-vous su qu’il ne s’agissait que de purs réflexes ?

C’est en en parlant, en étant très vigilant avec soi-même. Avec d’autres membres de la famille, on s’entraidait les uns les autres mais à l’inverse du chemin qu’avaient pris les parents de Vincent. On savait qu’on était sujets, fatalement parce qu’on était des proches, à une interprétation de tout ce qu’il faisait. Il y avait même sûrement un côté narcissique du type « il m’a répondu à moi ». On était donc assez méfiants envers nous-même. J’avais fait un test en approchant très rapidement ma main de son visage et son visage ne bougeait absolument pas. Ensuite, je balayais ses yeux et là ses yeux se fermaient et se rouvraient rapidement mais c’était lié à l’humidité. Le geste asséchait ses yeux et il avait besoin de les humidifier. Ça, c’est du réflexe et ça n’a strictement rien à voir avec une conscience. Sinon il aurait fermé les yeux dans les deux cas.

Sont-ce tous ces constats qui ont fait évoluer votre point de vue sur la fin de vie ?

Cela s’est fait automatiquement. On parle de la mort d’un être humain. C’est normal que ce soit tabou, encore plus quand on la provoque. Et le faire pour des raisons humanistes est en apparence contradictoire. Mais à partir du moment où vous vous posez la question, les choses deviennent rationnelles. Il y a un énorme cynisme du côté des médecins qui consistait à dire que comme il n’avait pas de conscience, il n’y avait pas de souffrance. Ce qui n’est pas faux médicalement puisque les messages de souffrance n’arrivent pas jusqu’à son cerveau. Mais il aurait suffi qu’il ait un tant soit peu de conscience de temps en temps pour qu’il ait conscience de sa souffrance. On ne peut donc pas être sûr médicalement qu’il ne souffre pas. Donc quand quelqu’un est dans cet état, qu’il ne reviendra jamais et que son corps souffre… Il y a un moment où il faut se demander ce qu’on fait à le maintenir en vie, quel est l’intérêt et voir si ce n’est pas de la possessivité. On maintient en vie pour soi parce que ça nous fait plaisir. Mais ce n’est pas forcément pour lui qu’on le fait.

« C’est une médecine qui protège les pro-vie »

Vous avez appelé votre livre Pour qu’il soit le dernier. De quel dernier parlez-vous exactement ?

Il ne sera pas le dernier sur lequel on se pose des questions mais j’espère que ce sera le dernier pour lequel il y aura six ans de bataille judiciaire scandaleux. Des personnes considèrent que parce que vous avez fait ce cheminement-là, vous êtes du côté de la mort alors qu’eux sont du côté de la vie… J’espère que ces gens-là, on pourra les mettre de côté. Pour l’instant, ils sont vraiment protégés par la loi.

De qui parlez-vous exactement ?

On peut parler de certains médecins, de certains magistrats, de certains proches et de certains lobbys. Ce sont des gens qui adoptent une posture et qui emploient les mêmes méthodes que celles utilisées pour l’avortement, c’est-à-dire culpabiliser, mettre en avant la fin de la civilisation etc.

« Il n’y aura jamais de consensus de médecins sur un sujet pareil. »

En voulez-vous toujours à ces médecins aujourd’hui ?

Oui, clairement. C’est triste mais j’ai même plus de sympathie pour les pro-vie que pour les médecins qui étaient favorables à l’arrêt des traitements mais qui considèrent que chaque médecin fait ce qu’il veut de son patient. Ils défendent la toute-puissance médicale qui consiste à dire « moi je donne la vie ou la mort à un être humain. » Ces médecins qui laissent pourrir la situation, c’est contre eux que j’ai le plus de colère. En 2015, une décision avait été prise. Le Conseil d’Etat puis la Cour européenne des droits de l’homme l’avaient validée. Un nouveau médecin est arrivé et il a fait ce qu’il voulait, en l’occurrence, complètement le contraire de ce qui avait été décidé. Il doit y avoir des sanctions dans ce cas.

Pour vous, c’est la loi Leonetti qui donne trop de poids aux médecins.

Oui, en matière de fin de vie, ils sont surprotégés. La loi Leonetti a mis en place une médecine qui prétend euthanasier mais qui en réalité n’assume pas son acte. Quand on arrête des traitements et que la personne meurt une semaine après, il y a un lien de causalité entre les deux. En fait, cette loi fait exactement l’inverse de ce qu’elle prétend faire. Elle ne fait que remettre la responsabilité sur les autres. C’est une loi barbare. Si vous avez autant de définitions de l’acharnement thérapeutique que vous n’avez de médecin, ça devient à peu près n’importe quoi. Il n’y aura jamais de consensus de médecins sur un sujet pareil. Il y a 290.000 médecins en France. Vous n’aurez jamais 290.000 médecins qui appliqueront la loi, si tant est que ça veut dire quelque chose d’appliquer la loi… Mais le mieux, pour que personne ne s’en rende compte, c’est de dire aux proches « vous n’avez pas votre mot à dire. Vous n’y comprenez rien. Vous n’êtes pas médecin. Et ce ne sont pas des pensées saines pour vous. »

« De toute façon, il y aura d’autres affaires et ça aboutira à quelque chose. »

Justement, est-ce pour mieux comprendre ce qui se passait que vous avez fait des études de droit, passé le barreau et que vous êtes devenu avocat ?

Ça m’est apparu comme une évidence. L’affaire a commencé. Je me suis dit « il faut que je fasse des études de droit ». Mais quand on me demande « pourquoi le droit et pourquoi pas la médecine ? » Je suis incapable de répondre. C’est arrivé d’un coup mais je pense que c’était la bonne décision. Je savais que ça allait être judiciarisé à mort… Je voulais comprendre. Petit à petit, j’ai pu constater plusieurs problèmes juridiques. Les léonettistes ne voient pas que c’est un problème et l’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité) non plus parce qu’elle ne veut pas de justice. Moi, je vois bien que des affaires similaires à l’affaire Vincent Lambert peuvent arriver. Donc si je peux faire quelque chose… Oui évidemment.

Qu’est-ce que vous espérez justement à la suite de la sortie de votre livre ?

J’espère que le livre fera réagir, notamment un public de décideurs. Je veux qu’ils se disent qu’il n’y a pas que deux façons de faire. En fait, j’aimerais une loi plus humaine qui donne moins de place aux médecins et plus de place aux proches. Le médecin doit avoir une clause de conscience et s’il ne souhaite pas arrêter les traitements, un autre médecin prendrait sa place. Je voudrais aussi qu’une juridiction spécifique soit mise en place que les proches et les médecins pourraient saisir a priori. En fait, ce qui me dérangerait, c’est que Vincent soit le symbole sur la fin de vie mais que ça ne mène à aucun débat. De toute façon, il y aura d’autres affaires et ça aboutira à quelque chose. La loi est faite de telle façon que ça ne va pas tenir.

20 secondes de contexte

La loi du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, dite loi Leonetti, dispose :

  • « Les professionnels de santé mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour assurer à chacun une vie digne jusqu’à la mort. Si le médecin constate qu’il ne peut soulager la souffrance d’une personne, en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qu’en lui appliquant un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d’abréger sa vie, il doit en informer le malade, […] la personne de confiance, […] la famille ou, à défaut, un des proches. »
  • « Ces actes ne doivent pas être poursuivis par une obstination déraisonnable. Lorsqu’ils apparaissent inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre effet que le seul maintien artificiel de la vie, ils peuvent être suspendus ou ne pas être entrepris. […] »