Coronavirus : Pourquoi les grandes épidémies fascinent autant qu’elles angoissent ?

HISTOIRE Moins d’un mois et demi après l’apparition des premiers cas de coronavirus en France, l’inquiétude s’est propagée presque aussi vite que le virus. Comme souvent dans l’Histoire…

Caroline Politi

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Une salle de désinfection à la gare de Lyon, en pleine épidémie de Choléra Nostra
Une salle de désinfection à la gare de Lyon, en pleine épidémie de Choléra Nostra — Retronews/ Le Monde illustré
  • 20 Minutes s’est replongé, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la BNF, sur la manière dont a été vécue l’arrivée de deux grandes épidémies en France, le choléra nostra à la fin du 19e siècle et la grippe espagnole en 1918.
  • Pourquoi les épidémies déclenchent-elles des mouvements de peur et d’angoisse ?
  • Comment ces mouvements ont-ils été gérés par les autorités ?

Des rayons de pâtes et de conserves dévalisés dans certains magasins. Des ventes de gel hydroalcoolique telles que le ministre de l’Economie a annoncé un encadrement des prix. Des masques de protection volés par dizaines dans les hôpitaux ou devenus l’objet d’un marché noir. Un mois et demi après l’annonce des premiers cas de coronavirus en France, le 24 janvier dernier, l’inquiétude semble s’être propagée presque aussi rapidement que le virus lui-même. « C’est normal d’avoir peur d’une épidémie que l’on ne connaît pas, relativise Patrick Zylberman, professeur émérite d’histoire de la santé à l’Ecole des hautes études en santé publique. Même si dans le cas du coronavirus, je n’emploierais pas le mot peur, on sent plutôt la population nerveuse et dubitative quant à la gravité de l’épidémie. »

Des réactions quasi épidermiques liées à l’apparition d’un nouveau virus, l’histoire en compte de multiples exemples. En juillet 1884, le quotidien Le Siècle consacre ainsi un long article à « l’épidémie de peur » qui accompagne l’arrivée du choléra dans le sud de la France. Le nom fait froid dans le dos, la réalité est tout autre : il s’agit en réalité d’une épidémie de choléra nostra, peu mortelle, dont les symptômes sont plus ou moins ceux d’une gastro-entérite.

« On se retrouve en face d’une épidémie qui serait beaucoup moins meurtrière que certaines épidémies de typhoïde, de diphtérie ou de petite vérole si l’imagination populaire, aidée d’une presse malhonnête, n’avait créé une véritable panique », écrit le journaliste de l’époque, qui déplore un affolement qui « dépasse le sens commun ». A Toulon, l’un des principaux foyers de cette épidémie, une milice circulait la nuit et s’en prenait à de soi-disant porteurs de l’épidémie. On n’avait pas vu de telles manifestations de peur depuis les pogroms pendant la peste au Moyen-Age. « Le mal de la peur fait encore plus de mal que la cause qui l’a fait naître », insiste en août 1884, l’Echo nogentais.

« Un mélange de fascination et de terreur »

« Les mouvements de panique liés à une épidémie sont aujourd’hui relativement rares », assure Patrick Zylberman, qui garde cependant en tête la fuite d’un million de personnes d’une ville en comptant 2,5 millions lorsque la peste s’est déclarée, en 1993, à Sourat, dans le Nord-Ouest de l’Inde. Reste que dès les premiers cas de coronavirus, le spectre de la grippe espagnole a été brandi​. A l’automne 1918, cette épidémie – la plus mortelle de l’histoire – a fait près de 30 millions de morts dans le monde, dont 250.000 dans l’Hexagone, aux seuls mois d’octobre et novembre. Pourquoi y faire référence alors que les caractéristiques du coronavirus sont bien différentes ? « Il y a un cliché de l’épidémie qui ressemble aux vertiges qui nous prennent quand on a affaire au sacré, un mélange de fascination et de terreur, analyse le chercheur. C’est quelque chose d’impalpable, on demande à être rassuré tout en ne croyant pas aux explications ».

Paradoxalement, lorsqu’on épluche la presse de 1918, les autorités se veulent d’abord rassurantes sur cette nouvelle épidémie. « En France, elle est bénigne ; nos troupes en particulier y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front les boches semblent très touchées par elle », peut-on ainsi lire dans Le Matin du 7 juillet 1918. Outre la propagande de guerre, cet optimisme s’explique par l’évolution de la maladie. « Il y a eu deux épisodes dans la grippe espagnole, précise Patrick Zylberman, un premier en août-septembre dans lequel la maladie, très contagieuse ne provoque que peu de décès et un second en octobre-novembre où la maladie devient très létale et qui est alors vécu dans la terreur. » On ignore encore aujourd’hui s’il s’agit d’un même virus qui a muté ou deux virus différents. « La grippe est en train de faire plus de victimes que les gothas et les berthas [des armes allemandes] ; mais comme on n’entend ni sirènes, ni tirs de barrage, ni explosions, ni charivari d’aucune sorte, cette chipie effraie beaucoup moins que les bombardements », écrit Le Journal, le 19 octobre 1918.

La comparaison avec la grippe espagnole est-elle pertinente ? Si un passage au stade 3 semble désormais inéluctable, le taux de mortalité du coronavirus reste relativement faible. « Scientifiquement, la comparaison n’a pas de sens, assure le spécialiste. La société a évolué, les services de réanimation n’existaient pas, dans 85 % des cas les victimes mouraient de surinfections. » Mais l’impossibilité pour les grandes nations de contenir l’épidémie et l’absence de vaccins ravive le sentiment d’impuissance face à la maladie et fait ressurgir le spectre des grandes épidémies passées. « C’est dans cette situation que la peur n’est pas une mauvaise chose : elle est souvent bonne conseillère, les gens sont plus prudents, ont tendance à rester chez eux », positive Patrick Zylberman.