« Sortir de moi-même m’a aidé à passer à l’action », confie Yoann Barbereau sur sa folle cavale entre Russie et France

INTERVIEW Le Nantais Yoann Barbereau raconte son incroyable histoire dans un livre, qu'il vient présenter ce week-end au festival littéraire Atlantide, à Nantes

Propos recueillis par Julie Urbach

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Yoann Barbereau
Yoann Barbereau — Yves Marie Quemener
  • Yoann Barbereau, condamné en Russie, vient de publier un livre sur ce « complot » dont il assure avoir été victime.
  • Il revient pour « 20 Minutes » sur son expérience en prison, ses évasions, et sa vie d'après.

A son retour en 2017, il avait brièvement raconté son hallucinante histoire. Yoann Barbereau, ce Nantais accusé d’agressions sexuelles sur sa fille en Russie et condamné à 15 ans de camp, vient de publier un livre sur ce « complot » dont il assure avoir été victime. Avec Dans les geôles de Sibérie (Stock) l’ancien directeur de l’Alliance Française à Irkoutsk raconte sa violente arrestation suivie du quotidien très cru de la prison, où il est resté 71 jours. Il décrit aussi ses deux cavales, l’une pour rejoindre l’ambassade de France à Moscou et l’autre pour s’en échapper. Entretien.

Jusque-là, vous aviez davantage parlé de votre évasion que du quotidien très violent de la prison. Pourquoi ?

C’est la phrase de la couverture de mon livre : « Ce dont on ne peut parler, il faut l’écrire ». La détention est une expérience très marquante, que j’avais tue même à mes proches, car j’ai ce sentiment que l’oralité est défectueuse face à la littérature. La prison est un lieu complexe : j’y ai vécu la violence, des hiérarchies entre ceux que l’on respecte, frappe ou qui deviennent esclaves sexuels… C’est une réalité brutale mais je décris aussi une humanité qui existe même dans les pires lieux. C’est grâce à mes amis que j’ai réussi à chaque fois à m’en sortir. Je les protège en ne les citant pas mais je veux leur rendre hommage.

Toute cette histoire a duré près de trois ans. Quels ont été les moments les plus durs ?

La plus grande souffrance arrive en prison quand on m’accuse du viol de ma propre fille. Je sais qu’elle doit passer des examens gynécologiques et je crains qu’elle soit réellement violée, pour fabriquer des preuves [il apprendra finalement que ce n’est pas le cas]. Le reste du temps, il a fallu trouver des ressources pour ne pas me laisser envahir complètement par le désespoir. Mes armes ont été mon éducation, mes études de philosophie, la poésie, écrire… C’est ce qui nous élève quand on est dans la pire des noirceurs. Je me suis souvent répété cette phrase de Spinoza : « Ne pas rire, ni pleurer ni haïr mais comprendre ».

Aujourd’hui, justement, comprenez-vous pourquoi tout ceci vous est arrivé ?

Je n’ai pas d’explication définitive mais il y avait une conjonction de facteurs : en 2015, on est au pire de la relation franco-russe, la Russie vient d’envahir la Crimée. Moi, je suis proche du maire d’opposition d’Irkoutsk et suis en train de divorcer de ma femme. Un contexte qui fait que le chef du FSB, ex KGB, pour des raisons carriéristes, décide de lancer cette affaire hasardeuse contre moi. Pourquoi moi précisément ? Je ne suis pas une personne stratégique, mais je pense qu’on a voulu « se faire le Fransous ».

Vous décrivez l’échec de la diplomatie française. A tel point qu’après avoir rejoint l’ambassade par vos propres moyens, vous décidez de vous en échapper…

Après un an passé là-bas, rien ne se passe et ma situation commence à être connue de tous. Les autorités russes refusent de négocier et ont annoncé qu’elles ne me laisseraient pas sortir. J’ai un sursaut d’orgueil et de fierté : je ne veux pas rester encore enfermé dix ans et je veux retrouver mon honneur. Ça fait trop longtemps que je ne vois plus ma fille, maintenant ça suffit. Il faut que je sorte.

Yoann Barbereau à son retour à Nantes, en 2017
Yoann Barbereau à son retour à Nantes, en 2017 - L. Venance/ AFP

Dans votre récit, vous passez à la troisième personne lorsque vous racontez vos évasions. Pourquoi ?

C’est venu comme ça, ce n’est pas un artifice littéraire. Lors des cavales, je m’étais construit une fausse identité, celle de Landov, avec une adresse mail etc. Créer un personnage m’a aidé à passer à l’action. Je suis comme sorti de moi-même : je me regardais vivre ce roman que j’étais en train de jouer et d’écrire. On se découvre très différent, comme lors de cette scène très violente que j’ai vécue. Alors que je rejoins Moscou, un homme se rue sur moi et me brûle l’épaule, j’en porte encore les cicatrices aujourd’hui. L’expérience de la prison fait que je me défends, je l’aligne. A cet instant, je suis devenu un homme qui se laisse aller à une violence extrême, presque capable de tuer…

Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Il y a des choses qui resurgissent mais je me suis remis en écrivant un livre. Etre reconnu comme écrivain est une satisfaction et j’en sors renforcé. Je suis toujours visé par une notice rouge d’Interpol mais j’ai engagé une démarche pour la faire lever, et j’attaque en parallèle la Russie devant la Cour européenne des droits de l’homme. Je me suis installé à Douarnenez, en Bretagne, et j’ai un second projet de livre. Il devrait aussi y avoir une adaptation audiovisuelle pour Dans les geôles de Sibérie. J’ai retrouvé mon rôle de père, et tout va bien aujourd’hui.