Sauvages et incultes les Wisigoths ? Loin des clichés, cette exposition va vous faire aimer les anciens rois de Toulouse

HISTOIRE Jusqu’au 27 septembre, le Musée Saint-Raymond de Toulouse présente l’exposition « Wisigoths, rois de Toulouse »

Nicolas Stival

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Le sceau en saphir du roi wisigoth Alaric II date du IVe siècle, sa monture en or du XVIe.
Le sceau en saphir du roi wisigoth Alaric II date du IVe siècle, sa monture en or du XVIe. — MSR
  • Voici 1.600 ans, les Wisigoths se sont implantés à Toulouse et dans sa région. Leur royaume a duré près d’un siècle.
  • Le musée Saint-Raymond propose une exposition passionnante, jusqu’au 27 septembre. Elle permet de découvrir ce peuple barbare méconnu, et de démonter les idées reçues accrochées à leurs longues chevelures.

Dans son œuvre, le réalisateur Jean-Marie Poiré n’a jamais manifesté un goût particulier pour l’Antiquité tardive. Pourtant, deux allusions aux Wisigoths sont glissées au cœur des Visiteurs (1993), où les médiévaux Jacquouille ( Christian Clavier) et Godefroy de Montmirail (Jean Reno) considèrent que ces barbares parlaient « une langue du diable ». Cet extrait vidéo est présent – avec bien d’autres – dans l’exposition « Wisigoths, rois de Toulouse » inaugurée ce jeudi, érudite mais aussi ludique.

Jusqu’au 27 septembre, le musée Saint-Raymond (MSR) retrace pour les adultes comme pour le jeune public la passionnante épopée de ces Germains orientaux, depuis la Pologne actuelle, au Ier siècle apr. J.-C. jusqu’à Vouillé, près de Poitiers, en 507. Cette bataille perdue face aux Francs de Clovis, marquée par la mort du roi Théodoric II, signe la fin du royaume de Toulouse, né près d’un siècle plus tôt en 418 ou 419.

Laure Barthet devant un panneau de l'exposition consacrée aux Wisigoths, au musée Saint-Raymond de Toulouse.
Laure Barthet devant un panneau de l'exposition consacrée aux Wisigoths, au musée Saint-Raymond de Toulouse. - Nicolas Stival / 20 Minutes

L’histoire continuera, sur le rivage méditerranéen et en Espagne, jusqu’au VIIIe siècle. Mais ce n’est plus le sujet d’une exposition riche de plus de 250 objets prêtés par une foultitude de musées européens, qui s’attache à abattre des clichés toujours relayés par la culture populaire, comme dans le pourtant excellent Astérix chez les Goths. « Nos Wisigoths ont subi la double peine », regrette Laure Barthet, directrice du MSR. Relégués dans l’ombre des Romains, ils ont aussi été éclipsés par leurs vainqueurs francs dans le récit national, à la différence de l’Espagne.

Plus estimés en Espagne qu’en France

Pendant que les peintres romantiques français du XIXe siècle fantasmaient des souverains mérovingiens à la chevelure luxuriante, leurs homologues ibériques imaginaient des rois wisigoths au port altier mais souvent débonnaire, visibles au musée du Prado de Madrid. Bien loin de l’image de soudards bas de plafond qui irrite les historiens d’aujourd’hui.

« Les Wisigoths, dès le IVe siècle, étaient au contact de l’empire romain et avaient déjà un haut niveau de développement culturel, technologique et économique, en plus de leur fond culturel propre qui datait de plusieurs siècles, témoigne Jean-Luc Boudartchouk, directeur adjoint de l'Inrap et commissaire associé de l’exposition. Le peuple goth, c’est l’un des très grands peuples barbares, au sens technique du terme, c’est-à-dire non romain. »

Le « peuple goth » inclut aussi la branche des Ostrogoths, maîtres de l’Italie dans la première moitié du VIe siècle. Or, les plus de 40 ans se souviennent que comparer quelqu’un à un « ostrogoth », ce qui ne se fait plus guère, est tout sauf flatteur… Au fil de l’expo, on tombe sur la reconstitution d’un costume de guerrier du IVe siècle, en tout point semblable à celui du soldat romain qui pouvait se trouver en face. Jamais vus en France jusqu’à présent, la superbe coupe, le torque et la fibule en forme d’aigle extraits du trésor de Pietroasa (Roumanie) témoignent du haut niveau technique des artisans goths.

La coupe en or, argent, grenat et tourmaline, avec deux anses en forme de panthères, issue du trésor de Pietroasa, en Roumanie (fin IVe-début Ve siècle).
La coupe en or, argent, grenat et tourmaline, avec deux anses en forme de panthères, issue du trésor de Pietroasa, en Roumanie (fin IVe-début Ve siècle). - Marius Amarie / Musée national d'histoire de Roumanie

« Sous le royaume wisigoth, on continue de commercer dans la région, observe par ailleurs Laure Barthet. Toulouse est prospère. » Non, les sujets d’Alaric I et II ou d’Euric n’étaient pas des adeptes du « on vient, on pille et on s’en va ». « Contrairement à ce qu’on a longtemps prétendu, les Goths ont laissé une trace à Toulouse, reprend la responsable du MSR. Pas très loin de la place Saint-Pierre, on a retrouvé les traces d’un très grand bâtiment qui pourrait être la résidence royale des rois wisigoths. »

La nécropole de Seysses, une découverte exceptionnelle

Les restes de ce probable palais ont été noyés sous le béton à la fin des années 1980. Mais les archéologues ont fait de nouvelles découvertes majeures ces dernières années, comme cette vaste nécropole riche de 149 tombes étudiée à Seysses, au sud-ouest de Toulouse, entre mars et octobre 2018. Les visiteurs du MSR peuvent découvrir le sarcophage de la « Dame de Seysses », jeune femme d’une vingtaine d’années, dont la splendide bague a miraculeusement échappé aux pillards.

La bague de la « Dame de Seysses ».

« Est-ce qu’on trouvera des habitats associés aux cimetières ? Il nous reste encore beaucoup de choses à connaître, assure l’historienne Emmanuelle Boube, commissaire associée de l’événement. Il y aura toujours des lieux communs sur les Wisigoths mais l’exposition va participer à ce qu’ils s’atténuent. En outre, ce n’est pas le mot de "barbare" qui est gênant, mais le sens qu’on lui attribue. Quand on voit le trésor de Pietroasa, il y a quelque chose de barbare, mais dans le sens d’extraordinaire, pas de péjoratif. »

Nous voici bien loin des propos de ce notable toulousain du début du XIXe siècle, reproduits sur le premier panneau de l’expo, qui évoquait « la massue de l’ignorance » gothique venue fracasser l’héritage romain de sa ville.