Dix ans de la tempête Xynthia : « On n'est pas à l'abri d'une nouvelle catastrophe »

INTERVIEW Renaud Pinoit, président de l'association des victimes, et Patrick Jouin, maire de La Faute-sur-mer, se livrent à « 20 Minutes », dix ans après le passage de la tempête Xynthia qui a coûté la vie à 29 personnes

Frédéric Brenon

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Les pompiers à La Faute-sur-mer (Vendée), le 28 février 2010.
Les pompiers à La Faute-sur-mer (Vendée), le 28 février 2010. — B.Guay/AFP
  • La tempête Xynthia a frappé la France les 27 et 28 février 2010.
  • Pas moins 53 personnes ont trouvé la mort, dont 29 sur la seule commune de La Faute-sur-mer, au sud de la Vendée.

Dans la nuit du 27 au 28 février 2010, des centaines d’habitants de La Faute-sur-mer, en Vendée, furent surpris dans leur sommeil par une inondation provoquée par la submersion d’une digue. Vingt-neuf personnes trouvèrent la mort, la plupart prisonnières de leur logement bâti dans une zone théoriquement inconstructible car située en dessous du niveau de la mer. Dix ans après, et alors qu’une commémoration officielle se tiendra dimanche, Renaud Pinoit, président de l’association des victimes ( Avif), et Patrick Jouin, maire de La Faute depuis 2014 (il ne se représente pas), reviennent pour 20 Minutes sur ce drame et ses conséquences. Entretien.

Renaud Pinoit (à gauche) et Patrick Jouin (à droite).
Renaud Pinoit (à gauche) et Patrick Jouin (à droite). - JS Evrard/AFP - Mairie de La Faute-sur-mer

Comment les sinistrés et familles de victimes vivent-ils cet anniversaire particulier ?

Renaud Pinoit : Ça ravive forcément des mauvais souvenirs. Ceux qui s’en sont sortis indemnes ont su se reconstruire et parviennent à surmonter cet anniversaire. Mais pour les personnes qui ont perdu un proche, c’est plus beaucoup plus difficile. Elles ont encore du mal à l’accepter. En plus, ces dix années, avec toutes les procédures, sont passées très très vite. Il y en a qui pleurent tous les jours. M. Bounaceur a perdu sa femme, deux enfants et sa mère, il ne s’en est pas remis. A contrario, Mme Tabary, notre vice-présidente, a perdu son petit-fils et son mari mais tient bon, s’accroche, notamment grâce à l’association.

Patrick Jouin : On en parle beaucoup. On prépare la commémoration de dimanche pour qu’elle soit digne. C’est-à-dire assumer le passé, ne surtout pas tomber dans le déni, mais en même temps redresser la tête. Oui il s’est passé des choses graves, oui il y a eu des vies brisées, oui il y a eu des procès et des indemnisations, mais il y a aussi un travail collectif de résilience.

Quelles images gardez-vous de Xynthia et des 10 ans qui ont suivi ?

Renaud Pinoit : Les histoires de chacun. Je les connais par cœur. En dix minutes, quand vous avez presque 2,50 m d’eau très froide qui pénètre dans votre maison, ça marque à vie. Les gens parlent peu de cette nuit-là. C’est un cauchemar. Au-delà du drame, je retiens l’exposition médiatique qu’il a fallu gérer mais qui a tout de même été un excellent support pour faire passer nos messages. Et puis les deux procès, très longs [cinq semaines aux Sables d’Olonne et trois semaines à Poitiers]. C’était délicat mais ils ont permis à tout le monde de s’exprimer.

Patrick Jouin : Je retiens l’indignité de l’ancien maire, René Marratier. Et puis la démolition des 600 maisons imposée par l’État en 2010. Pour être dans une compassion médiatique, il a fallu que le président de la République exige la disparition de tout un secteur. Ça n’avait pas de sens ! Oui il fallait faire reculer les zones d’habitation. Mais sur les 600 maisons, un tiers seulement auraient dû être déconstruites. Les autres n’étaient pas en zone de danger. Ça a été très mal vécu.

« Il ne faudrait pas qu’on oublie qu’on est dans une zone dangereuse »

La population est-elle toujours la même depuis le drame ?

Renaud Pinoit : Des sinistrés de Xynthia il n’y en a presque plus à La Faute. L’Etat a racheté leur maison et ils sont partis. Les jeunes sont restés dans le secteur mais les retraités, eux, se sont éloignés. Nos adhérents sont désormais installés dans toute la France.

Patrick Jouin : Quand vous démolissez 600 maisons, c’est autant de familles qui vivaient à l’année ou venaient régulièrement pour les vacances en moins. Cette population manque évidemment à la commune. On doit avoir 700 résidents permanents recensés, on était peut-être à 900 avant Xynthia. Mais on voit les vacanciers revenir. L’été on est entre 15.000 et 20.000. Dès qu’il y a un beau week-end, il y a du monde, notamment des familles.

Un golf, un parc et un skatepark géant ont été aménagés sur les lieux sinistrés. La commune parvient-elle à tourner la page ?

Renaud Pinoit : Avec l’association, on fait tout pour qu’on n’oublie pas. On s’est battu pour avoir un mémorial. On a tenu à ce que les repères de crue soient bien visibles dans la commune. Le golf, on n’était pas pour, mais on a obtenu que des symboles du drame soient maintenus. Les vacanciers qui viennent aujourd’hui ne savent plus forcément qu’il y avait des maisons ou un camping municipal noyé sous les eaux. Il ne faudrait pas qu’on oublie qu’on est dans une zone dangereuse, malgré les digues qui ont été construites.

Patrick Jouin : Il faut écrire un nouveau chapitre sans oublier la page d’avant. Il y a des gens qui me disent qu’il faut arrêter d’en parler. Mais on ne peut pas oublier. Après, je crois que l’image de la Faute a évolué positivement ces dernières années. Les deux dernières saisons touristiques ont été bonnes. Les commerces ont retrouvé des chiffres d’affaires d’avant Xynthia.

L’après Xynthia a été marquée par les procès. Au final, justice a-t-elle été rendue de votre point de vue ?

Renaud Pinoit : René Marratier a été condamné. La responsabilité de l’Etat a également été reconnue. On l’accepte. Ce qui était important pour nous, c’est que les victimes soient reconnues en tant que telles. Ça a été le cas.

Patrick Jouin : Il reste quand même à traiter enfin la question de l’assurance. On ne peut pas lors d’une catastrophe naturelle nationale se défiler de sa responsabilité comme l’assurance de la commune, la Smac le fait. C’est un scandale. Elle a payé des frais d’avocats à l’ancien maire mais ne paie pas un euro pour indemniser les victimes. C’est l’Etat, donc les contribuables qui, pour le moment, abonde. C’est invraisemblable.

« La candidature de René Marratier nous renvoie aux pires moments de la commune »

Les leçons d’une telle catastrophe ont-elles été tirées ?

Renaud Pinoit : Il y a des choses qui ont évolué. Des plans de prévention, des plans digues, ont été mis en place, même s’ils sont difficiles à faire respecter. On parle davantage du risque d’inondations. Pour autant, avec la montée des eaux, on ne peut pas affirmer qu’on est à l’abri d’une nouvelle catastrophe ici ou ailleurs en France. Je pense notamment à des zones relativement basses comme la baie de Somme ou le Var. Les digues peuvent casser.

Patrick Jouin : Il me semble que la compréhension du risque littoral et fluvial est entrée un peu plus dans les gênes des responsables publics. Je crois également que les citoyens ont compris que le dérèglement climatique n’était pas une vue de l’esprit, que la question de la sécurité était nécessairement à traiter. C’est une réalité partout dans le monde. Elle doit nous obliger à changer et à rester humbles.

Que pensez-vous de la candidature aux municipales de René Marratier, quatre ans après une condamnation à deux ans de prison avec sursis ?

Renaud Pinoit : C’est à la fois incompréhensible et inadmissible pour les familles de victimes, même si on s’y attendait. Il fait campagne depuis longtemps. Il dit avoir encore des soutiens. On attend les élections et, s’il est élu, on essaiera d’empêcher ça. Pour l’instant, l’heure est au recueillement et à la commémoration.

Patrick Jouin : Je suis choqué. Il n’en est plus seulement au déni de Xynthia et de sa responsabilité mais il en est au déni du droit puisqu’il a été interdit d’exercer une fonction publique. Cette candidature nous renvoie aux pires moments de la commune et entache à nouveau son image. On a passé notre temps à retisser les liens, à tenter de redonner confiance, on se rend que tout ça peut être vite démonté. C’est décourageant.