Réchauffement climatique : Pourquoi l’éco-anxiété touche de plus en plus d’adolescents

PSYCHOLOGIE Cette préoccupation pour le sort de la planète tourne parfois à l’obsession

Delphine Bancaud
— 
Le souci de préservation de la nature est croissant chez les adolescents
Le souci de préservation de la nature est croissant chez les adolescents — Pixabay
  • Les préoccupations écologiques sont de plus en plus manifestes chez certains adolescents, mieux informés sur le sujet.
  • Mais cet intérêt se mue parfois en angoisse pour le sort de la planète et pour leur propre avenir.
  • Les parents peuvent aider leur progéniture à transformer leur éco-anxiété en moteur positif. En l’incitant à s’engager auprès d’une association, à participer à une marche pour le climat, à devenir éco-délégué au collège ou au lycée…

Les forêts en danger, les épisodes de canicule, l’augmentation des incendies, les indices de pollution en hausse… Chaque semaine, les adolescents entendent parler des conséquences du dérèglement climatique  sur notre planète. Et ces dernières années, la médiatisation de Greta Thunberg et les marches pour le climat ont enfoncé le clou. « Or, à cet âge-là, les adolescents sont de vraies éponges. Ils sont très imprégnés par les discours ambiants et les informations qui sont relayées via les réseaux sociaux et les chaînes d’information », observe le pédopsychiatre Stéphane Clerget.

Une exposition aux enjeux climatiques qui n’est pas sans conséquence. « Il y a une flambée des préoccupations écologiques chez certains de mes patients adolescents depuis quelques années. L’idée de l’effondrement irréversible du monde tel qu’on le connaît se répand et elle renvoie certains à leurs angoisses liées à leur propre finitude », analyse Stéphane Clerget. Même son de cloche chez Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) : « On constate une recrudescence de consultations d’adolescents éco-anxieux dans les centres médico-psychologiques », indique-t-elle. « La plupart du temps, cette éco-anxiété se surajoute à d’autres inquiétudes. Et les angoisses de ces jeunes sont ravivées à chaque nouvelle catastrophe climatique ou à chaque déclaration d’un climatosceptique », ajoute la psychiatre Christine Barois.

« Les émotions qu’ils traversent ressemblent parfois à celles que l’on éprouve lors d’un deuil »

Premières cibles de cette éco-anxiété : « les adolescents des milieux socio-éducatifs favorisés, qui sont les plus informés, et donc les plus à vif sur le sujet », constate Christine Barois. « Le fait qu’il n’y ait pas de moment scolaire dédié où les enfants puissent aborder avec leurs enseignants l’effondrement de la biodiversité ou le réchauffement climatique les laissent très seuls face à leurs inquiétudes », estime Valérie Masson-Delmotte. Autre facteur explicatif, selon elle : « Les adolescents sont soumis à des injonctions contradictoires : d’un côté, les marques et les youtubeurs les incitent à consommer, et de l’autre, ils sont conscients de l’impact écologique de leur mode de consommation ».

Parfois, cette inquiétude pour le sort de la planète prend d’énormes proportions. « Les émotions qu’ils traversent ressemblent parfois à celles que l’on éprouve lors d’un deuil : ils ont peur, se sentent impuissants, sont en colère contre les hommes politiques et les entreprises », constate Valérie Masson-Delmotte. Et certains manifestent une vraie angoisse face à l’avenir. « L’un de mes jeunes patients m’a confié sa crainte de voir tous les humains disparaître de la Terre », témoigne Christine Barois. « Cette éco-anxiété peut parfois engendrer des troubles du sommeil ou du comportement alimentaire. Ou être le point de départ d’un désengagement progressif vis-à-vis de l’école ou des amis », constate de son côté Stéphane Clerget. Difficile aussi pour certains ados de se départir d’une forme de culpabilité, lorsqu’ils se laissent aller à des gestes pas très écolos. Impossible par exemple de savourer le hamburger d’un fast-food ou de prendre un avion sans ressentir une certaine gêne.

« Certains parents se retrouvent avec des « Greta » à la maison, systématiquement en opposition avec eux »

Leur obsession écologique peut entraîner aussi des conflits familiaux : « Ils expriment de fortes exigences vis-à-vis de leurs parents : ils leur demandent de ne pas se servir du sèche-linge, de n’acheter que du bio, de ne pas utiliser la voiture, d’être irréprochables en matière de tri sélectif… Et la contestation du mode de vie de leurs parents tourne parfois au conflit de générations », constate Christine Barois. « Certains parents se retrouvent avec des « Greta » à la maison, systématiquement en opposition avec eux et leur font des crises à table », complète Stéphane Clerget.

Pourtant, les parents peuvent jouer un grand rôle pour aider leur progéniture à transformer cette éco-anxiété en moteur positif. « Ils doivent leur montrer qu’il existe des solutions pour améliorer le sort de la planète, partager des lectures avec eux, réfléchir avec eux au lieu de vacances ou aux choix alimentaires », indique Valérie Masson-Delmotte. « Ils peuvent leur montrer qu’ils peuvent agir pour améliorer le sort de la planète, car on ne peut pas éduquer un enfant sans stimuler sa notion d’espoir. Ils doivent les inviter à s’engager dans des actions à leur mesure (rejoindre une association militante, participer à une marche pour le climat, devenir éco-délégué au collège, informer leurs contemporains sur les réseaux sociaux) et à réfléchir à une orientation scolaire concordant avec leurs préoccupations », conseille Stéphane Clerget. « Les parents doivent apprendre à leurs ados à vivre au jour le jour, à valoriser leurs petites actions. Car en agissant sur le terrain, leur inquiétude pour la planète leur paraîtra moins anxiogène et leur engagement donnera du sens à leur existence », abonde Christine Barois.

Paradoxalement, la crise du coronavirus a aussi donné à certains ados des raisons d’espérer, comme pour Noémie : « Pendant le confinement, nous avons vu une vraie chute des émissions des gaz à effets de serre, le retour des animaux… Ce qui prouve que c’est possible de résoudre ensemble ce problème, si l’on s’en donne les moyens. Je ne pense pas que cette crise fait vraiment avancer la prise de conscience écologique en France, mais elle a changé les habitudes des gens, en favorisant le local au niveau de l’alimentation et des voyages, par exemple. La question est de savoir si cela va vraiment changer de manière fondamentale ».