Lutte contre le « séparatisme islamiste » : Quatre questions sur les Elco, ces cours que Macron veut supprimer à l’école

ECOLE En déplacement à Mulhouse mardi dans le cadre de la lutte contre « le séparatisme islamiste », le président a fait une vraie-fausse annonce sur l’éducation

Laure Cometti

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Emmanuel macron à l'école à Laval, le 3 septembre 2018.
Emmanuel macron à l'école à Laval, le 3 septembre 2018. — Ludovic Marin/AP/SIPA
  • Emmanuel Macron se trouvait mardi à Mulhouse pour un discours attendu sur le « séparatisme islamiste ».
  • Parmi les annonces, le chef de l’Etat a dit vouloir transformer les Elco, des cours facultatifs en langues étrangères.
  • Cette mesure, lancée en 2016 sous le précédent quinquennat, concerne environ 88.000 élèves (sur un total de 12 millions) et moins de 1.000 enseignants algériens, croates, espagnols, italiens, marocains, portugais, serbes, tunisiens et turcs.

Pour lutter contre ce qu’il nomme « séparatisme islamiste », Emmanuel Macron a dévoilé mardi soir quelques mesures pour enrayer les « influences étrangères » sur l’islam en France. Parmi ses propositions, le président a dit supprimer les Elco, ou enseignements en langues et culture d’origine étrangère. Il s’agit de cours facultatifs en langue étrangère. Mais cette annonce pose déjà problème.

C’est quoi les Elco ?

Concrètement, l’acronyme désigne des cours facultatifs de langue étrangère, proposés au primaire et dans le secondaire depuis une quarantaine d’années. Leur particularité ? Ils sont dispensés par des enseignants recrutés par les autorités de neuf pays, l’Algérie, la Croatie, l’Espagne, l’Italie, le Maroc, le Portugal, la Serbie, la Tunisie et la Turquie, en vertu « d’accords bilatéraux prenant appui sur une directive européenne du 25 juillet 1977 visant à la scolarisation des enfants des travailleurs migrants », précise  le site de l'Education nationale.

Les Elco sont proposés dès le CE1, à raison d’1h30 à 3 heures hebdomadaires, et peuvent être choisis par l’élève au collège puis au lycée.

Contacté, le ministère de l’Education nous indique que 88.000 élèves suivent ces cours facultatifs pour l’année scolaire 2019/2020, sur 12,4 millions au total, et que moins de 1.000 enseignants les dispensent. Les objectifs sont, selon l’Education nationale, de « structurer la langue parlée dans le milieu familial, favoriser l’épanouissement personnel des jeunes issus d’autres cultures et valoriser la diversification des langues à l’école ».

Qu’a dit Emmanuel Macron sur les Elco ?

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il abordé ces cours facultatifs dans son discours consacré au « séparatisme islamiste » ? Le président a déclaré : « Le problème que nous avons aujourd’hui avec ce dispositif, c’est que nous avons de plus en plus d’enseignants qui ne parlent pas le français (…), que nous avons de plus en plus d’enseignants sur lesquels l’Education nationale n’a aucun regard. »

« On ne peut pas enseigner des choses qui ne sont manifestement pas compatibles ou avec les lois de la République ou avec l’Histoire telle que nous la voyons », a-t-il ajouté. Le chef de l’Etat a dit vouloir supprimer ces cours, ou plutôt les transformer, en Eile, ou Enseignements internationaux en langue étrangère. Ce qui changera selon lui, c’est que les professeurs seront « des enseignants dont nous serons sûrs qu’ils maîtrisent le français, qu’ils feront l’objet d’un contrôle par le ministère de l’Éducation nationale, et pour lesquels les programmes enseignés feront aussi l’objet d’un contrôle ».

Mais l’acronyme Eile date de 2016, lorsque la ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem avait amorcé cette réforme des Elco. La socialiste n’a pas manqué de le rappeler mardi, en quelques tweets cinglants.

Quel rapport avec le « séparatisme islamiste » ?

Le lien entre ces Elco, concernant neuf pays différents, où l’islam n’est pas pratiqué de manière identique par la population, n’a pas été explicité par Emmanuel Macron. Dans son discours, il a principalement mis l’accent sur la Turquie. « Nous avons réussi [à trouver un accord sur les Elco] avec tous ces pays, sauf la Turquie à ce stade. Je ne désespère pas. »

Il s’en est pris à la Turquie, alors que les cours de turc dispensés dans ce cadre « sont parfois politisés », explique un conseiller cité par l’AFP. Le ministère de l’Education nationale précise à 20 Minutes que 12.500 à 13.000 élèves suivaient des Elco en turc pour l’année scolaire 2018/2019, et que 188 enseignants turcs le dispensent en France. Y a-t-il eu des incidents dans des Elco en turc en particulier, ou d’autres ? Le ministère n’a pas la réponse à cette question, indiquant que les signalements sont faits au niveau des académies.

Qu’en pensent les syndicats de profs ?

L’annonce n’a pas enchanté. « Ce discours fait peser des soupçons sur ces enseignements, or ce n’est pas une bonne chose que d’instrumentaliser l’école », déplore auprès de 20 Minutes Francette Popineau, cosecrétaire générale du SNUipp-FSU, premier syndicat dans le primaire. « La vigilance sur la laïcité des enseignants des Elco, et leurs cours, existe déjà, elle a été renforcée depuis 2016 », rappelle-t-elle.

Ces Elco peuvent être inspectés par l’Inspection de l’Education nationale, comme tous les autres cours. « Il ne faut pas laisser entendre que ces professeurs sont en roue libre, ils sont sous l’autorité du chef d’établissement », insiste Francette Popineau.

Même accueil frileux au SNES-FSU, premier syndicat dans le secondaire. « C’est du réchauffé car les Elco ont déjà été réformés », estime Frédérique Rolet, secrétaire générale de l’organisation. « Il y a une vérification des compétences et des types de pédagogies utilisées », explique-t-elle à 20 Minutes. Ce discours présidentiel « fait diversion : on pointe encore certaines origines plutôt que d’autres. Le problème ce ne sont pas les Elco, mais les causes qui peuvent nourrir le séparatisme », tranche-t-elle.

Sur Franceinfo, le secrétaire national SE-Unsa Rémi Sirvent a lui aussi nuancé le discours de Mulhouse. « J’ai entendu le président de la République dire que l’Education nationale avait perdu la main sur ce dispositif. Or, je voudrais préciser que c’est inexact. Les enseignants Elco reçoivent un agrément de l’Education nationale, sont membres de l’équipe pédagogique et (…) le directeur d’école doit s’assurer que les enseignements Elco entrent dans le cadre du socle commun ».