Non, un homme en fauteuil roulant n'a pas été renversé par les CRS à Montpellier lors de l'acte 64 des « gilets jaunes »

FAKE OFF Des versions contradictoires circulent à propos de la cause des problèmes médicaux rencontrés par un homme en fauteuil roulant lors de l'acte 64 des « gilets jaunes » à Montpellier 

Alexis Orsini

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Des CRS à Montpellier, le 7 septembre 2019. (illustration)
Des CRS à Montpellier, le 7 septembre 2019. (illustration) — Pascal GUYOT / AFP
  • Samedi 1er février, à Montpellier, l’acte 64 des « gilets jaunes » a été émaillé de plusieurs incidents.
  • Un homme en fauteuil roulant y a été pris en charge par des « street medics » puis par les pompiers, mais l’origine de ses problèmes médicaux donne lieu à des versions contradictoires.
  • 20 Minutes revient sur le déroulé des événements avec les différents témoins de la scène.

Mise à jour du 6 février 2020 : ajout d’une vidéo montrant l’homme en fauteuil roulant traverser un nuage de gaz peu avant sa prise en charge.

Si plusieurs incidents ont émaillé l’acte 64 des « gilets jaunes » à Montpellier – qui a notamment donné lieu à une vingtaine d’interpellations et à l’utilisation d’un canon à eau sur la place de la Comédie –, l’évacuation, en pleine rue, d’un homme en fauteuil roulant a particulièrement marqué les esprits.

Une vidéo et une photo, relayées séparément mais avec un écho important sur les réseaux sociaux, évoquent deux versions différentes des faits. « Un homme en fauteuil roulant perd connaissance à Montpellier à cause du gaz lacrymogène. Pendant que les street medics viennent à son secours, les flics gazent à nouveau alors que l’homme est à terre », affirme ainsi la légende d’une brève séquence, montrant des « street medics » (secouristes bénévoles) transporter un homme de son fauteuil roulant à un brancard, juste avant que des grenades lacrymogènes n’atterrissent à côté d’eux et que la fumée ne recouvre ce coin de rue.

Une publication Facebook partagée plus de 1.500 fois montre quant à elle le fauteuil roulant, vide, devant un véhicule de pompiers, tout en affirmant qu’une « personne handicapée en fauteuil roulant [a été] renversée par une charge de CRS à Montpellier » avant d’être « retrouvée inanimée à l’arrivée des [secours]. »

FAKE OFF

La vidéo virale a bien été tournée à Montpellier, samedi 1er février, rue des Etuves, à deux pas de la place de la Comédie. Elle a d’abord été diffusée en direct sur le compte Facebook du quotidien Midi-Libre, avant d’être raccourcie et reprise par d’autres pages, sans en mentionner l’origine.

« On aperçoit souvent cet homme en fauteuil roulant lors des manifestations à Montpellier », nous précise le journaliste de Midi-Libre présent sur place. « A ce moment-là, les CRS étaient vraiment bien plus haut, sur la place de la Comédie, donc il n’a pas reçu de coups des forces de l’ordre et n’a pas subi de charge. Il a simplement dû suffoquer à cause des gaz lacrymogènes, parce qu’il y en avait beaucoup dans l’air, et s’est évanoui », poursuit-il.

Si l’usage de gaz lacrymogène par les forces de l’ordre a été particulièrement important ce jour-là, selon le photographe Carlos de Brito, qui a couvert la manifestation, une grenade en fait été lancée, à ce moment précis, pour faciliter une interpellation qui avait lieu quelques mètres plus loin : « C’était presque rocambolesque : un CRS a traversé la place de la Comédie en courant pour interpeller un homme, qu’il a fini par rattraper devant le café Yam’s [à l’angle de la rue des Etuves]. Là, c’est parti en bagarre entre manifestants et forces de l’ordre, qui donnaient des coups de matraque pendant que tout le monde se poussait. »

Une scène visible peu après 3’55’20 sur le direct vidéo du site Vécu, où l’on voit en effet un homme vêtu de noir poursuivi par un policier, avant d’être arrêté à proximité du café en question, à une centaine de mètres de l’endroit où se trouve l’homme en fauteuil roulant.

« Il n’a pas reçu de coups »

« Pour évacuer les manifestants et faciliter l’interpellation en protégeant leurs collègues, les CRS ont donc envoyé plusieurs grenades lacrymogènes, c’était intenable. Plus loin, j’ai croisé les street medics en train d’évacuer ce monsieur qui était en détresse respiratoire : il était inconscient et ne bougeait pas. Mais il n’a pas reçu de coups et il n’a pas été visé », ajoute Carlos de Brito.

Comme on peut le voir à partir de 43 secondes sur la vidéo ci-dessous, l’homme en fauteuil roulant traverse le nuage lacrymogène à ce niveau-là pour gagner la rue des Etuves.

Sophie, l’une des « street medics » intervenue à cette occasion, précise également à 20 Minutes : « on l’avait pris en charge une première fois environ dix minutes avant parce qu’il était incommodé [par le gaz]. On lui avait conseillé de se mettre à l’abri mais il a voulu retourner manifester, il s’est écroulé d’un coup en fuyant les gaz, devant nous. Sa perte de connaissance a été soudaine. Je ne sais pas pourquoi il s’est retrouvé inconscient subitement, ni s’il avait d’autres [problèmes] de santé ».

Une autre « street medic » l’ayant pris en charge nous indique quant à elle qu’« il était déjà inconscient dans son fauteuil quand mon équipe est intervenue : il ne pouvait pas respirer, il était en détresse respiratoire. On l’a sorti du fauteuil et on a essayé de prendre son pouls, puis on a appelé les pompiers mais ils nous ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas se déplacer, il fallait donc les rejoindre de l’autre côté de la place de la Comédie. »

Les images tournées par le média local « La mule du pape » permettent par ailleurs de bien observer, sous un autre angle, le déroulé des événements lors du transfert de l’homme vers le brancard. A partir de 12’56, dans la vidéo ci-dessous, on distingue ainsi clairement le nuage de fumée à hauteur du café de la place de la Comédie, et l’arrivée, à côté de l’homme en fauteuil roulant, d’une grenade lacrymogène, ce qui suscite l’indignation d’un homme criant « Oh ! Il y a un handicapé par terre ! Enlevez les gaz ! »

« Il commençait à se réveiller quand on est arrivés près du camion de pompiers »

Quelques secondes plus tard, alors que les « street medics » ont commencé à l’évacuer, une femme lance : « Stop ! Il faut l’évacuer à l’office de tourisme, j’ai eu les pompiers au téléphone ». Le journaliste de « La mule du pape » présent à ce moment-là et pendant une partie de l’évacuation précise : « Les streets medics étaient inquiets, ils se sont demandé s’il fallait faire un massage cardiaque vu qu’il ne bougeait pas du tout. Je les ai accompagnés pendant une partie de l’évacuation, ils ont dû faire le tour par les petites rues pour regagner l’autre côté de la place de la Comédie ».

C’est ce que montrent les photos prises par Carlos de Brito pendant le transport de l’homme, jusqu’à son arrivée au point de prise en charge des sapeurs-pompiers, au croisement du boulevard Sarrail et du passage Bruyas, à proximité de l’office de tourisme. Ou encore la brève vidéo diffusée sur la page « Le Mur jaune – gilets jaunes blessés ».

Et c’est également ce que nous confirme l’une des « street medics » présentes dans le groupe : « Il y avait trop de gaz sur la place donc on a fait tour un détour par les petites rues et une fois arrivés en haut, au niveau du McDonald’s, un cordon de CRS nous a bloqué le passage mais on a forcé pour passer. L’homme du fauteuil roulant commençait à se réveiller quand on est arrivés au camion de pompiers, ils l’ont pris en charge et quand je suis revenue trente minutes après, il allait mieux, il parlait, il était réveillé. »

Contactés par 20 Minutes, les sapeurs-pompiers de l’Hérault expliquent ne pas pouvoir en dire plus sur son diagnostic, par respect du secret médical, mais indiquent « ne pas avoir eu de remontée sur le fait que la blessure de ce monsieur était liée aux gaz lacrymogènes. »