Congé de deuil parental : « Au nom de quoi ces parlementaires viennent-ils nous dire que douze jours de répit, c’est trop ? »

TEMOIGNAGES Les députés LREM ont suscité un tollé en votant contre l’allongement de la durée du congé pour les parents endeuillés

Hélène Sergent

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Les parents endeuillés ont été choqués par le vote des députés LREM.
Les parents endeuillés ont été choqués par le vote des députés LREM. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Après le refus initial d’allonger le congé de deuil, ce jeudi à l’Assemblée nationale, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a admis une « erreur collective ».
  • La ministre s’est engagée « à trouver dans les tout prochains jours les solutions pour faire passer ce temps de répit de cinq jours aujourd’hui à douze jours ».
  • Pour les parents touchés par la perte d’un enfant, la colère et le choc suscités par ce vote ont laissé place à l’espoir de voir désormais le sujet s’imposer dans le débat public.

Florence Raymond a perdu sa fille il y a neuf ans. A 51 ans, cette ancienne commerciale était, jusqu’à jeudi dernier, « plutôt optimiste ». « J’avais été informée au préalable d’un vote ce jour-là à l’Assemblée nationale sur le prolongement du congé pour les parents endeuillés. Je me disais qu’enfin, on allait pouvoir parler de ce sujet. Et puis c’est vite retombé quand j’ai vu le résultat du vote et le refus des députés. C’est l’incompréhension totale. Pour moi, cette décision dépasse l’entendement », confie-t-elle.

Pour les parents directement concernés par la perte d’un enfant, les débats puis le revirement du gouvernement sur cette proposition de loi UDI-Agir ont suscité une vive colère. Ils dénoncent un manque total de concertation et de nombreuses carences en matière d’accompagnement. Blessés par la polémique autour du financement de l’allongement de ce congé aujourd’hui limité à cinq jours, ils espèrent désormais un sursaut de la majorité LREM et des propositions ambitieuses.

Le choc et la colère

Comme Florence, Patricia Bude a perdu son enfant. Après cette « onde de choc », elle a rejoint l’association « Apprivoiser l’absence ». Cette structure, qui dispose de plusieurs antennes régionales, propose des groupes de parole et d’entraide pour les parents confrontés au décès de leur fils ou de leur fille. Elle aussi a été « choquée » par le vote de l’Assemblée nationale. « Je pensais vraiment que ça allait passer, qu’on pouvait difficilement faire autrement. Je n’ai pas compris comment les élus avaient pu prendre cette décision. Passer de 5 à 12 jours de congé, c’était pourtant pas énorme. Et même si ça ne règle pas tout, ça laisse davantage de temps aux parents pour toutes les démarches administratives à effectuer après le décès de son enfant, et elles sont nombreuses ».

Dans tous les témoignages recueillis par 20 Minutes, le choc et la colère prédominent. « Au nom de quoi ces parlementaires viennent-ils nous dire que douze jours de répit, c’est trop ? Car c’est cela qui a été compris avec ce refus. D’une certaine façon, c’est nier notre souffrance, poursuit Patricia Rispal, maman endeuillée et animatrice de groupes d’entraides à Paris. Le don de RTT entre salariés, c’est très bien, mais ça revient à faire peser la solidarité sur les collègues à la place de l’État ».

Franck, lui, a perdu son fils âgé de 12 ans en août dernier. Comme la plupart des parents, il n’avait pas été informé en amont du dépôt de cette proposition de loi. Il l’a découverte dans la presse lorsque le refus des députés a été relayé. « J’ai ressenti beaucoup de colère. On a l’impression que la seule chose qui inquiétait la ministre du Travail, c’était la question du financement de la mesure. Même s’ils sont revenus depuis sur le sujet, pour nous, le mal est fait. »

Le manque d’accompagnement et de reconnaissance

Après quatre jours de polémique impliquant – entre autres – l’intervention du chef de l’Etat, les parents directement concernés par le sujet pointent la méconnaissance des difficultés rencontrées après la perte d’un enfant. Et le manque de reconnaissance de leur souffrance. « Quand un enfant perd un parent, il devient orphelin. Quand on perd son conjoint, on est veuf. Mais quand un parent perd son enfant, il n’y a pas de mot, pas de statut », souligne Franck. Or l’accompagnement, par l’entreprise et par les institutions manque encore cruellement en France, estime Nathalie Paoli, présidente de l’association Le Point rose. « Aménager chaque parcours, notamment dans la reprise du travail, c’est déjà thérapeutique. Mais ce sujet est encore tabou et met mal à l’aise. Personne ne se projette dans cette situation, qui touche pourtant chaque année des milliers de familles [ environ 4.500 par an, selon le gouvernement]. C’est pour ça qu’il n’existe pas de véritable dispositif d’accompagnement à l’échelle nationale », analyse-t-elle.

De l’absence de prise en charge financière partielle des obsèques au non-remboursement des séances de psychothérapie, les manques et difficultés rencontrées par ces parents sont nombreux. Patricia Bude a pour sa part bénéficié d’un suivi psychologique mis en place par son entreprise. « C’est une chance et c’est loin d’être le cas pour tout le monde. Le retour à l’emploi pourtant est particulièrement dur. On attend de nous de faire comme si de rien n’était, on doit retrouver sa place au milieu des collègues alors qu’on traverse un tsunami. » Si le tissu associatif s’est avéré précieux pour nombre d’entre eux, tous se disent favorables à un dispositif commun à l’échelle nationale avec un numéro d’écoute et d’information dédié. « Moi, par exemple, je n’étais même pas au courant que j’avais le droit à cinq jours de congé après le décès de mon fils. Il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas et on se sent seul et isolé », relate Franck.

Une opportunité pour relancer le débat

Passé le mea culpa de la majorité et d’une partie du gouvernement, l’annonce par la ministre du Travail de « concertations » et le dépôt au Sénat d’un nouvel amendement pour allonger le congé « parent endeuillé » a été favorablement accueilli par les parties concernées. Et au-delà de cette avancée, l’irruption de ce débat est perçue comme une « opportunité » par Nathalie Paoli : « On parle désormais de l’impact de la perte d’un enfant au sens large et c’est une grande avancée. Il y a encore beaucoup de disparités dans l’accompagnement des parents endeuillés et si ce vote permet d’y répondre, tant mieux ! » Un point de vue partagé par Patricia Bude : « Ça remet le deuil des parents et le deuil en général dans le débat public et c’est une bonne chose. En France, sur ce sujet-là, on privilégie la politique de l’autruche. Finalement, pour les personnes touchées, c’est terrible, elles se retrouvent seules ». ​

Malgré sa colère, Franck veut y voir une véritable évolution de la société sur ce sujet : « Cette polémique, c’est l’effet boule de neige. Elle a permis de sensibiliser tout le monde sur le sujet, d’ouvrir les yeux de beaucoup de personnes sur les difficultés qu’on rencontre. Maintenant, on va voir ce que les élus proposent. J’espère juste que le gouvernement ne va pas trop se glorifier. De toute façon, moi, je n’oublierai pas leur vote originel. »