VIDEO. « Vous faites des cauchemars ? » Des lycéens face à l’une des dernières rescapées de la Shoah

TEMOIGNAGE Yvette Lévy, 93 ans, est venue raconter son histoire à des lycéens de la région nantaise, jeudi

Julie Urbach

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Yvette Lévy, 93 ans et rescapée de la Shoah, témoigne devant des lycéens de la région nantaise, le 30 janvier 2020
Yvette Lévy, 93 ans et rescapée de la Shoah, témoigne devant des lycéens de la région nantaise, le 30 janvier 2020 — J. Urbach/ 20 Minutes
  • Déportée à Drancy, Auschwitz puis Kratzau, Yvette Lévy est ressortie vivante des camps de la mort.
  • Depuis des années, elle livre son témoignage aux jeunes générations, comme jeudi après-midi à Nantes.

Elle cherche parfois ses mots mais les dates et les noms semblent gravés dans sa mémoire. Ce jeudi après-midi, Yvette Lévy, 93 ans, a de nouveau raconté son histoire, cette fois devant une assemblée de lycéens de la région nantaise. Cette femme juive, qui a vécu l’horreur « sans jamais avoir eu honte de qui elle était », est l’une des dernières rescapées de la Shoah encore en vie. Alors que l’on vient de célébrer les 75 ans de la libération d' Auschwitz, elle parle, avec pudeur, de « l’humiliation » qu’elle a subie de son arrestation en juin 1944 à sa libération, le 9 mai 1945. Et répond, surtout, aux nombreuses interrogations des élèves.

« Madame, quel est votre pire souvenir ? », ose un lycéen au micro. « Je crois que c’est le fait de ne plus être considéré comme un être humain, répond Yvette Lévy. Tu n’as plus de nom, tu n’es qu’un numéro, un « stück »… Il y a une promiscuité, une sélection où l’on doit se mettre tout nu, avant que certains ne soient envoyés à la chambre à gaz. Je revois ces personnes, ces enfants, et je me demande : à quoi ont-ils pu penser lors de leurs derniers instants ? On n’aura jamais la réponse, car personne n’en est resorti vivant. »

« Y avait-il de la solidarité dans les camps ? »

Arrêtée en pleine nuit avec d’autres jeunes filles du foyer où elle logeait, Yvette Lévy, alors âgée de 18 ans, a connu le camp de Drancy avant de très vite rejoindre Auschwitz. Pendant trois mois, « avec juste une culotte et une robe sur le dos », elle « va chercher des briques », jusqu’à ce que le docteur Mengele la repère. Elle est alors conduite à Kratzau, en Tchécoslovaquie. « Je travaillais dans un gros atelier où je fabriquais des pièces de pistolet. C’était 12h par jour, avec deux heures de marche dans le froid. »

Assise dans l’hémicycle, Lilou se lance : « Y avait-il de la solidarité dans les camps ? » Yvette sourit, avant de retrouver son impressionnant débit de parole, qui la fait parfois perdre le fil. « On avait tellement peu à partager. Un jour, une femme m’a déposé une tranche de pain, on l’a avalé comme un gateau. Une autre fois, c’était un oignon. On l’a découpé en rondelles fines, ça me brûlait l’estomac, mais il fallait le manger, c’étaient des vitamines. » « Il fallait tenir car on avait fait la promesse aux anciennes, qui ne sont pas revenues, d’expliquer à leurs petits comment leurs mamans étaient mortes, confie la rescapée. C’est ce qu’on a fait dès que l’on est rentrées. »

« L’ombre de moi-même »

Car plus que sur son expérience des camps nazis, c’est autour de « sa vie d’après » que les élèves présents jeudi s’interrogent. Pour Yvette Lévy, les premières heures de liberté n’ont pas été si simples. « On avait hâte de retrouver le ciel bleu de la France, mais personne ne nous a aidés à rentrer », raconte la vieille femme. Après plusieurs semaines de voyage, sans papiers et sans argent, elle arrive finalement à l'hôtel Lutetia. « Prévenue par Papa, Maman est venue avec son tablier de cuisine, mais on ne s’est pas reconnues. Moi, je pesais 30 kg, j’étais l’ombre de moi-même. Elle aussi avait maigri, et avait les cheveux blancs. Là, je lui ai dit « Maman », et on a beaucoup pleuré… »

A la question « Faites-vous encore des cauchemars ? », Yvette Lévy avoue que ça lui arrive, encore aujourd’hui, de revoir des « flammes sortir des cheminées ». Mais ce qu’elle espère en prenant la parole, c’est que « les jeunes sauront se servir de son témoignage pour raconter non pas son parcours, mais ce qu’étaient les faits. » « J’aurais pu mettre un sparadrap sur mon tatouage, mais je ne l’ai pas fait, lance-t-elle devant son public, tout en relevant la manche de son pull bleu ciel. Ce n’est pas moi qui doit avoir honte, mais ceux qui me l’ont fait. » Dans les Pays de la Loire, quelque 344 jeunes mènent cette année un travail sur l’histoire et la mémoire de la Shoah. Certains d’entre eux partiront en Pologne en mars prochain.