Alcool en mer : Deux ans après le durcissement de la loi, les pêcheurs ont jeté les bouteilles à la mer

SANTE Un texte de loi visant à lutter contre l'alcoolisme chez les marins professionnels est entré en vigueur en janvier 2018 et impose un respect du taux de 0,5 gramme d'alcool par litre de sang

Camille Allain

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Illustration d'un bateau de pêche amarré au ponton du port de Saint-Malo.
Illustration d'un bateau de pêche amarré au ponton du port de Saint-Malo. — C. Allain / 20 Minutes / PicMonkey
  • Depuis janvier 2018, les marins professionnels sont soumis aux mêmes règles que les automobilistes et doivent respecter le taux de 0,5 gramme d’alcool par litre de sang.
  • La loi visant à lutter contre l’alcoolisme semble porter ses fruits, deux ans après son entrée en vigueur. Mais les plaisanciers ne sont pas concernés.
  • Si de plus en plus de bateaux naviguent « à sec », la consommation de drogue semble s’intensifier.

« Il y a vingt ans, il y avait des poches sur les bateaux. Mais ça n’existe plus aujourd’hui ». En posant le pied sur le ponton du port de Saint-Malo, Pierre est catégorique. L’image du matelot alcoolique n’est plus valable aujourd’hui. Cet ancien marin a longtemps officié dans la marchande mais aussi sur des bateaux de pêche avant de s’ancrer dans la cité corsaire. « L’alcool, ce n’est pas bon pour les pêcheurs. Ça endort, ça engourdit. Physiquement, ça ne les aide pas. S’ils picolent, ils ne peuvent pas bosser. Et surtout, ça peut être dangereux », analyse le solide barbu.

Il y a deux ans, une loi défendue par Ségolène Royal et Alain Vidalies était entrée en vigueur afin de « lutter contre l’alcoolisme en mer ». Ce texte instaurait notamment la limitation à 0,5 gramme d’alcool par litre de sang, comme pour les automobilistes, pour tous les marins professionnels mais pas pour la plaisance. Pour s’assurer de la sobriété de leurs équipes, certains armateurs ont mis en place « des bateaux secs » interdisant l’alcool à bord. « C’est un choix mais je ne suis pas certaine que ce soit la bonne solution. Le bateau, c’est un lieu de travail mais aussi un lieu de vie. Certains partent en mission plusieurs mois. Il ne faut pas que l’interdiction génère des consommations cachées », estime Françoise Douliazel.

« Quelques fois, les patrons se voilent la face »

Installée à Lorient depuis 2014, la directrice de l’Institut maritime de prévention (IMP) tente d’alerter les professionnels de la mer des dangers des conduites addictives. « Il y a bien sûr un risque pour leur santé mais aussi pour leur carrière. Un marin qui serait pris en infraction pourrait être déclaré inapte ». Dans les faits, c’est rarissime. D’abord parce que la plupart se tiennent à carreau. Mais aussi par manque de main-d’œuvre. « Quelques fois, les patrons se voilent la face. Parce qu’en laissant un marin au port, ils prennent le risque que le bateau ne parte pas », avance Françoise Douliazel. La directrice de l’IMP aimerait également voir la « détaxe » disparaître pour lutter efficacement contre les addictions. Cet avantage permet aux pêcheurs de ne pas payer certaines taxes et donc d’acheter des cigarettes et de l’alcool à un prix attractif.

Pour s’assurer que la loi est respectée, les autorités tentent de mener des contrôles réguliers dans les ports. Pas simple au vu du peu de moyens dont elles disposent. On en veut pour preuve la statistique communiquée par la préfecture d’Ille-et-Vilaine. Depuis deux ans, aucun marin n’a été verbalisé pour alcoolémie sur le port de Saint-Malo. Et sur l’eau ? « En mer, c’est très compliqué de mener des contrôles. Même si on a un éthylotest, on fait quoi si c’est positif ? On rentre tous à terre pour faire une prise de sang ? », admet Henry, garde-côte à la retraite qui officiait en Loire-Atlantique.

Les plaisanciers pas concernés

Si l’alcool semble avoir disparu des bateaux professionnels, il a progressivement laissé place à de nouvelles addictions, notamment la drogue, dont la consommation semble augmenter chez les marins. Le cannabis ou la cocaïne sont de plus en plus fréquents dans un milieu où les salaires peuvent être importants quand la conjoncture est bonne. Ce qui est le cas actuellement. « Ce sont des proies faciles pour les revendeurs », témoigne un ancien pêcheur. Un moyen d’affronter un métier réputé dur ? « Nous avons quelques témoignages en ce sens mais ça ne semble pas être la norme », estime la directrice de l’Institut maritime de prévention, qui avance « la vie sociale compliquée » des marins, souvent absents.

La loi sur l’alcool en mer a cependant épargné le plus gros du contingent des marins. Car la plaisance n’est pas concernée par la limitation de consommation à 0,5 gramme par litre de sang. Sur cette question, les avis sont partagés. Certains affirment que les amateurs boivent peu et sont vigilants sur l’eau. « Quand on est entre copains, il nous arrive de boire quelques verres en mangeant. Mais ça ne met personne en danger. Sur l’eau, on n’a pas besoin d’être réactif au dixième de seconde comme en voiture », estime Eric, plaisancier confirmé.

D’autres sont plus critiques, comme Louis, qui garde en mémoire un dramatique accident de mer au large de Saint-Malo, où il a perdu deux jeunes membres de sa famille. « Ils revenaient de Chausey où ils avaient fait la fête. Ils allaient trop vite et ils ont été éjectés du bateau pneumatique ». Ce jour-là, trois hommes étaient morts noyés. « Le problème avec l’alcool, c’est qu’on pense toujours qu’on est lucides. Mais on n’a pas les mêmes réflexes », estime le retraité. Comme sur terre.