Pourquoi l’école française est-elle une si bonne élève en matière de laïcité ?

EDUCATION Une étude du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) montre que la grande majorité des élèves connaissent les grands principes de la laïcité et les respectent

Delphine Bancaud

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Un élève lit la  Charte de la laïcité à l'école en 2014.
Un élève lit la Charte de la laïcité à l'école en 2014. — PATRICK KOVARIK / AFP
  • Une étude du Cnesco montre que les élèves se tiennent globalement à distance du religieux à l’école.
  • Les efforts menés depuis une dizaine d’années pour aborder la laïcité à l’école (en classe ou via la Charte de la laïcité) ont porté leurs fruits.
  • Cependant, quelques établissements rencontrent des problèmes de remise en cause des enseignements pour des motifs religieux.

Et si c’était l’une des grandes réussites de l’école française ? Selon une étude du Centre national d’étude des systèmes scolaires ( Cnesco) parue ce mercredi, une écrasante majorité d’élèves du secondaire adhère aux principes fondamentaux de la laïcité. Ainsi, plus de 90 % d’entre eux considèrent qu’il est important que les élèves soient tolérants entre eux, même s’ils n’ont pas les mêmes croyances.

« Les élèves adhèrent très massivement à cette idée de non-discrimination, de respect et de tolérance des opinions religieuses. Mais ils ne veulent pas que la religion interfère pas dans le fonctionnement scolaire », observe Barbara Fouquet-Chauprade, sociologue de l’éducation, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève. Car 64 % des élèves de 3e et 62 % de ceux de terminale considèrent qu’il est important que la religion des élèves ne soit pas visible dans l’espace scolaire.

De gros efforts pour parler de laïcité à l’école depuis une dizaine d’années

« Ils ont une très bonne connaissance de l’interdiction du port ostensible des sigles religieux au sein des établissements. Ce qui montre que l’école réussit à leur inculquer les principes de la laïcité », analyse Barbara Fouquet-Chauprade. Pas étonnant quand on sait que le sujet a pris de plus en plus de place dans les établissements ces dernières années. La Charte de la laïcité est affichée dans les établissements depuis 2013, et un enseignement moral et civique (EMC) a été mis en œuvre de l’école au lycée à partir de la rentrée 2015. « On constate une rare continuité dans les politiques scolaires à ce sujet. La laïcité est aussi abordée en histoire-géographie, en cours de philosophie. D’ailleurs, 80 % des lycéens et 90 % des collégiens estiment l’avoir abordé lors de leur cursus », constate Nathalie Mons, directrice du Cnesco.

Si l’on sort de l’enceinte scolaire, les élèves adhèrent aussi majoritairement à la laïcité. Ainsi, plus de 80 % d’entre eux ne sont pas favorables à l’idée que les responsables religieux aient davantage de pouvoir dans la société. Et les trois quarts sont opposés à l’idée que les règles prescrites par la religion soient plus importantes que les lois de la République. Un constat qui rejoint celui de l’étude ICCS de 2016 portant sur des jeunes de 13-14 ans dans 24 pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique. Il montrait que 66 % des jeunes Français étaient opposés, là encore, au fait que les règles religieuses soient plus importantes que les lois de la République. « Les élèves Français sont un peu les champions de la laïcité par rapport à leurs alters egos scandinaves, anglais ou néerlandais, car ils bénéficient d’une tradition historique de séparation de l’Église et de l’État. Et qu’ils sont en première ligne dans le phénomène de sécularisation de la société française. Et plus ils progressent dans la scolarité, plus ils adhèrent à l’idée de neutralité de l’État », estime Nathalie Mons.

Des hussards noirs, les enseignants ?

Mais leur attachement à la laïcité a une autre explication : celle de l’influence qu’exercent sur eux leurs enseignants. Ceux, parmi eux, qui ont été interrogés par le Cnesco sont 99 % à adhérer aux obligations de neutralité des signes religieux. Et pourtant, seulement 9 % des enseignants au collège en charge de l’EMC et 2 % de ceux du lycée ont été formés sur la laïcité entre 2015 et 2018.

Mais ce tableau positif ne saurait effacer  les atteintes à la laïcité qui se font jour dans certains établissements. L’étude du Cnesco montre que 3 % des enseignants et 2 % des chefs d’établissements disent rencontrer des remises en cause de certains enseignements par les élèves, en raison de leurs convictions religieuses. Et ce davantage au collège qu’au lycée. « Mais ces problèmes restent à la marge et les équipes pédagogiques savent les gérer », constate Nathalie Mons.

Des atteintes concentrées dans certains établissements

Un constat qui rejoint celui du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer. Il avait annoncé en septembre qu’entre avril et juin 2019, 900 atteintes à la laïcité (contestation d’un enseignement, dispense d’un enseignement, très souvent en éducation physique et sportive…) avaient été dénombrées dans les établissements scolaires, pour plus de 12 millions d’élèves scolarisés de l’école primaire au lycée. Parmi celles-ci, 44 % concernaient les collèges, 37 % les écoles primaires et 19 % les lycées.

Ces difficultés sont concentrées dans certains établissements, en Rep et dans les lycées professionnels. « Au collège, 44 % des élèves de Rep déclarent que les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que les lois de la République, contre 22 % des élèves de collège hors éducation prioritaire. Et 28 % des élèves en lycée professionnel l’affirment, contre 14 % en lycée d’enseignement général. Une partie de la réponse se trouve dans la mobilisation des équipes éducatives sur la laïcité après les attentats de 2015. Elle a ciblé en priorité les Rep + (réseau d’éducation prioritaire renforcée) et moins les Rep. Il y a eu un travail éducatif plus soutenu sur ces dimensions. Et les lycées professionnels accueillent beaucoup d’élèves issus de l’immigration, de milieux défavorisés et ayant des connaissances faibles en EMC », note Nathalie Mons.

Des progrès encore possibles

Pour faire progresser le respect des principes de la laïcité chez ces élèves, le Cnesco recommande notamment de booster la formation continue des enseignants sur le sujet (surtout ceux de Rep et de lycée professionnel). « Il faudrait aussi développer la mixité à l’école, afin que les élèves soient davantage confrontés à des opinions religieuses différentes », suggère Barbara Fouquet-Chauprade. Une préconisation quasi impossible à réaliser.

* Etude menée du 26 mars au 18 mai 2018 auprès de 16.000 collégiens et lycéens, 500 enseignants d’EMC et 350 chefs d’établissements.