Vélos, trottinettes, marche à pied…. La grève dans les transports, déclencheur de nouvelles mobilités ?

DEPLACEMENTS Sur les mobilités du quotidien, on remet rarement en cause nos habitudes de transports pour tester de nouveaux modes de déplacement, constate Mathieu Chassignet, ingénieur mobilité à l’Ademe. Mais la grève dans les transports a-t-elle bousculé nos routines ?

Fabrice Pouliquen

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Des cyclistes dans le centre-ville de Paris le 17 décembre dernier, jour de fortes perturbations dans les transports en commun de la capitale, en raison de la grève contre la réforme des retraites.
Des cyclistes dans le centre-ville de Paris le 17 décembre dernier, jour de fortes perturbations dans les transports en commun de la capitale, en raison de la grève contre la réforme des retraites. — Aurore MESENGE / AFP
  • Après un mois et demi de perturbations dans les transports parisiens, et même si le trafic revient peu à peu à la normale, êtes-vous revenus à vos anciennes habitudes de mobilités ? 20 Minutes a posé la question à ses lecteurs cette semaine.
  • Parmi les réponses, celles de Julien, Alexandre, Eric, Lydie ou Gabrielle, qui racontent avoir été contraints de se mettre au vélo, à la trottinette ou à la marche pendant la grève, et qu’il n’était plus question d’en revenir.
  • C’est une des conséquences indirectes d’une grève des transports. Elle nous pousse à revoir nos mobilités. Quels modes de transport en ont le plus profité ? Et lesquels ont été le plus appréciés ? Le cabinet d’étude 6-t s’est penché sur le sujet.

« Merci la grève ». Le commentaire peut surprendre, mais c’est bien à ce constat qu’arrive Lydie, Francilienne qui a répondu à l’appel à témoignages lancé par 20 Minutes mardi dernier. Lydie n’a pas répondu pour elle, mais pour son fils qui travaille porte de Clichy, à 2,5 km de son domicile, dans le quartier de la gare Saint-Lazare. Une distance qu’il a parcourue à pied durant tout le mois de décembre. « Il a perdu cinq kilos », indique-t-elle.

L’expérience lui a plu. Alors que le trafic revient peu à peu à la normale, depuis une semaine et demie, il continue aujourd’hui d’aller à pied au travail, assure Lydie.

« Redécouvrir Paris »

Julien n’a pas non plus rangé le vélo au garage, même si le trafic sur la ligne 12 a repris. « J’habite à Aubervilliers et je travaille dans le secteur de la bibliothèque François-Mitterrand (13e), raconte-t-il à 20 minutes. Pendant un mois, j’ai pris l’option "vélib". Je me suis aperçu que c’était plus rapide et que le parcours, qui longe plusieurs canaux, était super sympa. » Il continue aujourd’hui, avalant 20 km par jour. « Je suis en meilleure forme physique et, surtout, je profite du paysage. »

Alexandre est tout aussi conquis par le « vélotaf ». Il a 9,7 km à parcourir pour rejoindre son travail, un trajet qu’il faisait habituellement via la ligne 9 du métro, en 45 minutes. « Dès le premier jour de grève, j’ai utilisé mon vélo, un VTT classique, précise-t-il. J’ai gagné dix minutes sur le trajet. » Et dix minutes supplémentaires, depuis les fêtes de fin d’année, après avoir commandé au père Noël un vélo électrique.

La trottinette a également fait des adeptes. Comme Eric, qui dit avoir redécouvert Paris. Mais aussi Chris, qui voulait réduire sa dépendance aux transports en commun et « n’est plus motivé aujourd’hui à l’idée de retourner dans les souterrains du métro ». Ou encore Long Ly qui entend dorénavant privilégier la trottinette électrique pour aller du 19e arrondissement, où il habite, à Suresnes, où il travaille. « Le temps de trajet est quasi constant, entre 40 et 45 minutes », apprécie-t-il. Une fiabilité dont a aussi besoin Gabrielle, infirmière au bloc. Elle prendra elle aussi la trottinette, désormais. « Je ne peux pas me permettre d’être en retard tous les jours, ce qui arrivera si je me fie aux prévisions erronées quotidiennes de la RATP », fustige celle qui prenait jusque-là le bus.

« Un élément perturbateur qui bouscule les habitudes »

C’est l’une des conséquences indirectes d’une grève des transports. « Sur les questions de mobilité, le poids de la routine est très important, explique Mathieu Chassignet, ingénieur mobilité à l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) Hauts-de-France. Sur les trajets du quotidien, on a tous nos habitudes de transports et, s’il n’y a pas un élément perturbateur ou déclencheur, on les remet rarement en question. »

Un déménagement, la mise en place d’indemnités en faveur des mobilités douces, un jour de neige font partie de ces éléments déclencheurs (lire l’encadré), liste Mathieu Chassignet. Une grève des transports peut aussi jouer ce rôle. En témoigne le nombre de cyclistes recensés au cœur de la grève sur les pistes cyclables. Sur la semaine travaillée du 9 au 13 décembre, au plus fort des perturbations, 2,6 fois plus de cyclistes ont été totalisés par les 55 bornes de comptages parisiennes que sur une période semblable, avant le début du mouvement, indiquait vendredi l’AFP. Soit, environ 190.000 vélos – particuliers ou partagés (type Vélib') – recensés sur le macadam parisien, chaque jour travaillé.

Focus sur la journée du 9 décembre

En témoigne aussi l’enquête de 6-t publiée vendredi. Le  bureau d’études, spécialisé sur les questions de mobilité, s’est focalisé sur le lundi 9 décembre, journée marquée par une forte perturbation dans les transports en commun et 600 km d’embouteillage en Ile-de-France entre 7h et 9h30. Pendant une semaine, 6-t a sondé un échantillon de Franciliens sur la façon dont ils se sont adaptés à ces perturbations. Et comment ils les ont vécues.

Mille soixante-deux réponses ont été passées en revue. Premier constat : malgré les perturbations, « la majorité des actifs se sont rendus au travail ce lundi-là, indique Léa Wester, cheffe de projet à 6-t. C’est le cas pour 72 % des personnes interrogées, tandis que 12 % ont opté pour le télétravail, et les 16 % restant n’ont pas travaillé. »

Sans surprise, ce sont les usagers habituels des transports en commun qui ont dû le plus revoir leur mode de transport. Au sein du groupe sondé, la part modale des transports en commun est passée de 52 % habituellement à 31 % le 9 décembre. Parmi ceux qui n’ont pas pris les transports en commun ce lundi-là, alors qu’ils le prenaient habituellement, « 17 % ont opté pour la marche et 11 % pour la voiture personnelle », note Léa Wester. Ce sont les deux modes qui ont le plus profité du report modal. Ils n’étaient « que » 6 % à se reporter vers le covoiturage et 4 % sur le vélo.

Essayer le vélo, c’est l’adopter ?

De quoi relativiser l’idée selon laquelle les mobilités douces – et principalement le vélo – seraient les grands gagnants de cette grève contre la réforme des retraites ? « Notre étude ne porte que sur une journée », nuance Léa Wester. Surtout, 6-t s’est penchée sur le bilan que tiraient de leurs expériences celles et ceux qui avaient testé pour la première fois un nouveau mode de transport le 9 décembre. Parmi ceux qui ont testé le vélo, 59 % disent qu’ils pourraient être amenés à réutiliser ce mode pour un trajet domicile-travail, largement en tête du classement sur ce volet. Ils sont 35 % à se dire prêt à réitérer l’expérience pour le covoiturage, 22 % pour la marche à pied… et seulement 14 % pour la voiture personnelle.

Mathieu Chassignet parle alors de l’effet « l’essayer, c’est l’adopter », qui profite notamment au vélo. « Nous l’avons plusieurs fois constaté à l’Ademe, précise-t-il. Notamment au sein des entreprises qui ont mis fin à l’indemnité kilométrique vélo après l’avoir testée. En moyenne, la moitié des salariés qui s’étaient mis au vélo conserve ce mode de transport, même lorsque l’indemnité cesse. Même constat avec les challenges de la mobilité que l’Ademe organise chaque année, sur une journée ou une semaine, suivant les régions. L’idée est d’inciter, sur ce laps de temps, à changer les habitudes de transports sur les trajets du quotidien. Et ceux qui ont opté pour le vélo conservent plus facilement ce mode de déplacement une fois le challenge terminé. »

Une grève aux effets limités ?

Cette grève aura-t-elle le même effet ? « Il faudrait une seconde étude pour y répondre », glisse Léa Wester. Mais si impacts il y a, ils seront forcément limités. Ne serait-ce que par le fait que cette grève a surtout perturbé l’Ile-de-France, là où l’essentiel des trajets en train est réalisé, rappelle Olivier Razemon, journaliste spécialiste des transports, sur son blog « L’interconnexion n’est plus assurée », hébergé sur Lemonde.fr.

Et même dans la région capitale, cette grève n’a pas affecté tout le monde. « J’habite en campagne seine-et-marnaise, illustre Cyrille, qui a répondu à notre appel à témoignages. Il n’y a aucun transport en commun à proximité de chez moi. La voiture est donc le seul moyen à disposition pour parcourir les 35 kilomètres qui me séparent de mon travail. » C’est d’ailleurs un autre enseignement de l’étude 6-t. Ce sont les habitants de la première couronne qui ont été le plus affectés par les perturbations le 9 décembre. Ils ont perdu presque trente minutes, en moyenne, sur leur temps de parcours habituel. Contre vingt minutes pour les résidents parisiens et les habitants de la grande couronne.

Péage urbain inversé : Et si les automobilistes étaient payés pour lâcher leurs voitures ?

Si une grève des transports peut déclencher l’adoption durable de nouvelles mobilités, il y a des façons plus agréables de pousser les citadins à questionner leurs mobilités du quotidien. C’est le cas par exemple du péage urbain inversé, dispositif déjà mis en place depuis plusieurs années par plusieurs villes des Pays-Bas, dont Rotterdam, pour désengorger les routes. L’idée est non plus de taxer les automobilistes qui continuent de prendre leur voiture sur les trajets domicile-travail, mais de rémunérer celles et ceux qui acceptent de partir à des horaires décalés, afin de lisser les heures de pointe, voire celles et ceux qui laissent tout simplement leur voiture au garage pour télétravailler ou adopter des mobilités douces. « La rémunération ne dure qu’un temps, le pari étant que le temps de l’expérience soit suffisant pour convaincre le participant d’adopter durablement les nouvelles habitudes testées, précise Mathieu Chassignet, à l’Ademe. C’est le cas, en moyenne, pour la moitié des volontaires, un an après l’expérience. »

Plusieurs métropoles françaises se montrent intéressées, en particulier la Métropole européenne de Lille. Mais le projet patine depuis plusieurs années. Il se heurte, en France, à un obstacle réglementaire : celui de la collecte de données personnelles pour s’assurer que les participants indemnisés jouent bien le jeu de la mobilité douce. « Malheureusement, la loi d’orientation des mobilités (LOM) [votée le 19 décembre dernier] n’a pas créé un cadre plus favorable au péage urbain inversé », indique Mathieu Chassignet.