Réforme des retraites : Pourquoi y a-t-il de plus en plus de débordements ?

VIOLENCE Incendie volontaire, invasion de locaux, perturbation de visite présidentielle… Le mouvement contre la réforme des retraites semble se tendre. Une évolution à la fois logique dans les contestations et fruit de notre époque

Jean-Loup Delmas

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Le restaurant La Rotonde a été incendié vendredi
Le restaurant La Rotonde a été incendié vendredi — HouplineRenard/SIPA
  • De plus en plus de débordements émanent de la contestation contre la réforme des retraites.
  • Ce changement d’attitude s’explique à la fois par une mue naturelle du mouvement, mais également par une légitimation de la violence comme moyen de faire bouger les choses.
  • Agissements autonomes, surdité du gouvernement, manifestations inefficaces, fermeté des syndicats, on fait le point sur ce mélange explosif.

Alors que les chiffres des manifestants et des grévistes contre la réforme des retraites sont en baisse, la tension ne cesse de monter. Ce seul vendredi, les locaux de la CFDT ont été envahis par des militants, le restaurant « La Rotonde » a été incendié volontairement et la sortie au théâtre d’Emmanuel Macron a été perturbée par des militants.

Des actions de plus en plus violentes et contestées, comme si le mouvement, après six semaines de mobilisation, en était à une impasse ou à un tournant. Les choses ont-elles vraiment changé par rapport au 5 décembre ?

La grève n’est plus la solution

Pour Benjamin Morel, docteur en sciences politiques, le mouvement de contestation entame sa mue. Avec un conflit parti pour s’enliser, la stratégie de la grève illimitée n’est plus tenable financièrement. La solution serait alors de progressivement passer à un mouvement d’actions symboliques, « nécessitant moins de monde pour une même portée sur l’opinion publique », comme les chorégraphies relayées massivement sur les réseaux sociaux, le blocage du Louvre ou le jet d’objets de fonction aux abords d’un ministère.

Autre avantage de cette stratégie précise-t-il, la nécessité pour les syndicats « de ne pas rester cantonnés à la simple grève RATP/SNCF », en impliquant d’autres secteurs dans la contestation de la réforme, des secteurs ne pouvant ou ne voulant pas forcément faire grève.

Surfer avec les limites du légal

Voilà pour les avantages et l’efficacité de la nouvelle méthode, mais Benjamin Morel pointe ensuite le risque majeur : « Ces actions poussent à sortir un peu des clous et à surfer avec les limites de la légalité, ce qui peut entraîner des débordements, bien plus que les simples manifestations. »

Cette mue somme toute classique dans un mouvement de contestation n’est pas la seule explication aux débordements actuels. Difficile de voir dans la perturbation du théâtre vendredi ou dans l’incendie de La Rotonde une action ordonnée par la CGT ou l’UNSA. A coté de la contestation syndicale cohabite « un mode d’action plus “gilets jaunes”, émancipé des syndicats. La perturbation du théâtre vendredi vise plus ce qu’incarnent Emmanuel Macron et sa fonction que sa réforme en soi », détaille le docteur en sciences politiques.

L’efficacité des « gilets jaunes »

Eddy Fougier, politologue et spécialiste des mouvements contestataires, analyse « une montée de la tentation de la violence et une preuve de son efficacité », due notamment au mouvement des « gilets jaunes », dont les débordements ont été extrêmement relayés mais ayant réussi à obtenir des concessions du gouvernement là où les syndicats échouent depuis des années.

Pour le politologue, « des filtres ont sauté avec l’élection d’Emmanuel Macron. La fin du clivage gauche-droite, le fait qu’il ne soit pas attaché à un parti politique historique, le manque de discours avec les corps intermédiaires font que les contestations sociales deviennent plus une colère contre les élites que contre un projet de loi en particulier. Le pouvoir se montre en plus sourd face à la rue, ce qui augmente la tension. »

Série de défaites et fermeté

Et puis, dix ans de défaites syndicales sont passés par là, la dernière victoire historique remontant au CPE. Une pénurie qui fait que le doute s’est d’autant plus installé sur la pertinence du dialogue et de la simple manifestation comme l’explique Benjamin Morel : « Les syndicats ont perdu leur capacité à incarner efficacement la contestation sociale et leurs méthodes classiques de manifestations ont été décrédibilisées. »

Ces défaites des syndicats ont également contribué à leur détermination dans cette bataille, imperdable pour leur crédibilité. « Le ton est de moins en moins au dialogue, chaque camp voulant aller jusqu’au bout, d’où un rapport de force où personne ne semble prêt à bouger », poursuit Eddy Fougier.

Quelle issue ?

Ajouté à cela un gouvernement qui ne recule pas après six semaines de mobilisation et vous obtenez le cocktail explosif d’une violence vue plus comme une solution que la voie légale, jugée inefficace. « Le gouvernement est désormais dans un dilemme, il ne peut pas céder sur la réforme mais s’il ne cède pas face à la rue, il affaiblit des syndicats pouvant devenir des partenaires au profit de mouvements spontanés potentiellement portés sur la violence », prophétise Benjamin Morel.

Tout ce bilan n’est pas très optimiste pour la suite. Une accalmie est-elle possible ? Pour le docteur en sciences politiques, « toute la question est maintenant de voir si les syndicats vont arriver à prendre en charge la mue de la contestation en un mouvement de coups d’éclat. S’ils échouent, s’ils perdent la bataille des retraites, il est possible qu’on voit plus de mouvements type “gilets jaunes” autodéterminés et violents apparaître. »