Réforme des retraites : « Toucher au patrimoine n’est pas une ligne rouge pour l’opinion publique »

INTERVIEW Pour Sandra Hoibian, spécialiste de l’opinion publique au Credoc, la portée visuelle des actions autour du patrimoine leur donne de bien meilleurs relais que les actions classiques

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

— 

Le Louvre a été bloqué vendredi par des militants contre la réforme des retraites
Le Louvre a été bloqué vendredi par des militants contre la réforme des retraites — Francois Mori/AP/SIPA
  • Bloquage du Louvre, représentations gratuites dans les opéras ou dégradations de monuments, le patrimoine est lui aussi sollicité par les mouvements sociaux et contestataires.
  • A chaque fois, ces actions sont extrêmement relayées sur les réseaux sociaux et semblent passionner, en bien ou en mal.
  • Pour Sandra Hoibian, qui travaille sur l’opinion publique, la portée de ces évènements s’explique par l’attachement de chacun à la culture.

La fermeture du Louvre vendredi, due à une action des syndicats contre la réforme des retraites, a suscité de vives réactions. Sur Twitter, de très nombreuses vidéos montrent une foule de visiteurs en colère, très furieux de ne pas accéder au musée. Réseau social oblige, chacun y va ensuite de son commentaire, favorable ou non à l’action des syndicats qui aura en tout cas réussi à faire grand bruit.

Dans le même temps, les représentations gratuites des opéras de Paris ou de Rouen, eux aussi en grève, attirent les foules et les commentaires. Il y a un peu plus d’un an, les dégradations sur l’Arc de triomphe avaient également fait grand bruit. Pourquoi les actions des mouvements sociaux autour du patrimoine sont-elles à ce point relayées et suscitent autant de réactions de l’opinion publique ? Pour Sandra Hoibian, directrice du pôle Evaluation et société du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) et travaillant sur l’opinion publique, les actions autour du patrimoine fascinent par leur impact visuel et l’appropriation que chacun se fait de la culture.

L’opinion publique en France a-t-elle une sensibilité exacerbée sur les actions des mouvements sociaux touchant au patrimoine ?

Le patrimoine culturel reste un sujet d’une grande sensibilité et qui touche l’ensemble de la population, qu’on soit pour ou contre. Quelque part, la culture est favorisée pour les actions de contestation sociale car tous les corps de métier ne suscitent pas un tel intérêt chez l’opinion publique. Il y a en plus en France un soutien important au monde de la culture, qui bénéfice également du soutien classique aux services publics en général.

Cette force peut aussi bien sûr devenir une faiblesse, car les actions envers le patrimoine attisent d’autant plus la crispation des « contres ». Chacun s’approprie la culture et c’est pour cela que les actions qui la rendent inaccessibles momentanément, comme le blocage du Louvre par exemple, peuvent provoquer de vives réactions.

Comment expliquer un tel relais de l’opinion publique sur les actions touchant le patrimoine ?

Les actions autour du patrimoine sont extrêmement relayées grâce à leur force visuelle. Les contestations sociales vivent avec leurs temps, et aujourd’hui nous sommes dans une société d’image, c’est donc le visuel qui prime. Tout le monde ou presque partage des vidéos, et un ballet gratuit de l’opéra sera forcément plus beau, plus impactant et donc plus relayé qu’une chorégraphie de protestation d’un autre corps de métier.

Il y a également forcément quelque chose de jouissif à voir une culture réservée à une extrême élite devenir accessible à tous par la grève, notamment avec les représentations de l’Opéra de Paris. Cela devient des éléments populaires, donc partagés.

Si les ballets de l’opéra ont suscité en écrasante majorité des commentaires favorables, il y a un an, la dégradation de l’Arc de triomphe avait fait grande polémique…

En avril 2019, une de nos études​ montrait effectivement un soutien de l’opinion publique bien plus fort à des actions d’occupations de lieux ou d’usine (59 %) qu’à de la dégradation de biens publics (13 %). Néanmoins, plus le temps passe, plus où on voit que ces types d’actions différentes et coup de poing, même violentes, trouvent un écho et une validation auprès de l’opinion publique. Le mouvement « gilets jaunes » qui a obtenu certaines concessions de la part du gouvernement avec ce genre d’actions choc, mais aussi l’inefficacité des manifestations, ont quelque peu donné une légitimité et une efficacité à ce genre d’actions.

Quoi qu’il en soit, quand un mouvement social touche le patrimoine ou la culture, il ne s’agit pas d’une ligne rouge pour l’opinion publique. Ceux favorables au mouvement restent favorables, ceux contre restent contre. Les actions autour du patrimoine suscitent juste plus de réactions, mais pas un basculement d’opinion.