Protection de l’enfance : « Les cas de violence dans les foyers sont intolérables », réagit le secrétaire d’Etat, Adrien Taquet

INTERVIEW Un an après sa nomination au poste de secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance, Adrien Taquet, fait le bilan de son action pour « 20 Minutes »

Propos recueillis par Hélène Sergent

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Le secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance, Adrien Taquet, a été nommé en janvier 2019.
Le secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance, Adrien Taquet, a été nommé en janvier 2019. — NICOLAS NICOLAS MESSYASZ/SIPA
  • Un an après la diffusion d’un documentaire similaire, une enquête sur les défaillances de l’ASE (Aide sociale à l’enfance) sera diffusée ce dimanche sur M6 dans l’émission « Zone interdite ».
  • Les violences sexuelles, physiques et les nombreux manquements pointés dans ce documentaire suscitent la colère des acteurs associatifs engagés dans la protection de l’enfance.
  • Une colère « comprise » par le secrétaire d’Etat chargé de ce dossier, Adrien Taquet, et qui dénonce, dans un entretien accordé à 20 Minutes, des cas « intolérables » et « inadmissibles ».
  • Il annonce notamment le lancement le mois prochain d'une « négociation collective » sur l'encadrement des familles d'accueil. 

Le 8 janvier dernier, le silence a laissé place à la colère dans la salle Colbert de l’Assemblée nationale. La projection d’une enquête de « Zone interdite », devant des députés et en présence d’anciens enfants placés à l’ASE (Aide sociale à l’enfance), a suscité l’indignation des élus et acteurs de la protection de l’enfance. Diffusé ce dimanche soir sur M6, ce documentaire, réalisé après un an d’investigation, met en lumière de nombreuses défaillances du système pourtant chargé de protéger les enfants placés.

Violences physiques, sexuelles, proxénétismes, manque d’encadrement… Les cas évoqués dans l’émission sont en tous points similaires à ceux, déjà dénoncés il y a un an dans un reportage réalisé pour France 3 diffusé en janvier 2019. Un an après sa nomination, le secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance, Adrien Taquet, a accepté de dresser le bilan de son action dans une interview accordée à 20 Minutes. S’il dit « comprendre la colère » des associations et « partager leur impatience », il estime que l’année écoulée a été celle de « la prise de conscience » et de la « mobilisation ».

Ce dimanche, « Zone Interdite » diffuse une enquête sur les défaillances de l’Aide sociale à l’enfance. Il y a un an, un documentaire similaire suscitait déjà un tollé. Qu’est-ce qui a changé en un an ?

L’année qui vient de s’écouler a été celle de la prise de conscience et de la mobilisation collective. Des départements, mais aussi de l’Etat, qui doit être au rendez-vous de ses propres responsabilités, et, globalement, de tous les acteurs du secteur associatif pour améliorer notre système de protection de l’enfance. Cette année a aussi été le début de la mise en œuvre de mesures concrètes. Par exemple, parce qu’on sait que la santé des enfants placés est moins bonne que la santé du reste des enfants en France, on a voté un bilan obligatoire de santé dès leur entrée à l’Aide sociale à l’enfance (ASE) [dans le cadre du vote du budget de la sécurité sociale pour 2020]. Nous avons aussi mis l’accent sur la prévention, avec la création de l’entretien prénatal précoce, les visites à domicile. Certains placements peuvent être évités si on accompagne mieux les parents. Sur le volet des moyens, j’ai réussi à obtenir 80 millions d’euros d’enveloppe budgétaires pour 30 départements qui rencontrent le plus de difficultés en matière de protection de l’enfance.

Pourtant, depuis votre nomination comme secrétaire d’État auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, certains acteurs associatifs déplorent l’absence d’actions fortes. Ils réclament, entre autres, la création d’un fichier national pour contrôler les agréments des familles d’accueil ou d’une administration indépendante pour contrôler les établissements. Où en sont ces propositions ?

Tout cela est prévu. Le 14 octobre dernier, j’ai présenté la stratégie de prévention de protection de l’enfance, avec de nombreuses mesures nationales telles que l’élaboration de normes sur le taux d’encadrement dans les foyers de l’ASE. Elles seront élaborées dès le second semestre 2020. Une négociation collective sur la formation, le statut et le contrôle des familles d’accueil sera aussi lancée mi-février. Et notre approche est bien plus large que ça. On créera peut-être un fichier pour contrôler les agréments, mais on veut aussi réfléchir sur la formation de ces familles d’accueil, sur les contrôles inopinés, sur l’attractivité de ce métier. Nous devons également soutenir toute la filière de pédopsychiatrie, créer de nouveaux postes de chefs de cliniques, parce qu' ’on manque encore cruellement de pédopsychiatres en France. Enfin, 20 millions d’euros ont été débloqués pour lancer des appels à projets sur tout le territoire sur ce sujet précis.

Mais comprenez-vous la colère, l’impatience que peut provoquer une telle enquête, un an après votre nomination ? Comment y répondez-vous ?

Je me lève tous les matins pour que ce genre de situation change. Bien sûr que je comprends. Tout ce que je fais depuis un an vise à améliorer la vie de ces enfants. Des enfants placés et, globalement, de tous les enfants dans notre pays. Je suis d’un naturel impatient moi aussi, je ne me satisfais pas que ça n’aille pas plus vite. Mais on avance, des mesures sont déjà mises en œuvre. Ca n’enlève rien au fait que les cas de violence montrés dans ce documentaire sont intolérables, inadmissibles. Personne ne se satisfait de cette situation, et tout le monde agit. Je sais que le président d’un département cité dans l’enquête a immédiatement saisi le procureur quand il a été informé que des faits de proxénétisme étaient soupçonnés dans un foyer sur son territoire. Il y a quelques semaines, un enfant placé dans un hôtel social des Hauts-de-Seine a été tué par un autre enfant. J’ai immédiatement saisi l’Igas (inspection générale des affaires sociales) pour leur demander une mission sur la politique de l’enfance dans ce département et une autre mission nationale sur la question des enfants placés dans ces hôtels. Deux autres missions de contrôle de l’Igas devraient aussi être lancées prochainement dans deux autres départements. Les contrôles inopinés doivent être systématisés dans les départements. On doit se réinvestir là-dessus, sans ambiguïté.

Certains acteurs associatifs estiment avoir été « trahis » lors des débats sur la proposition de loi de Brigitte Bourguignon en mai dernier, qui prévoyait de rendre obligatoire la prise en charge des jeunes majeurs en difficultés jusqu’à leurs 21 ans, avec la possibilité d’aller jusqu’à 25 ans. Ils dénoncent un amendement déposé par le gouvernement instaurant des conditions pour y avoir accès. Pourquoi avoir apporté cette modification ?

Sur le fond, je ne suis pas d’accord avec l’approche proposée qui consistait à prolonger de façon artificielle la prise en charge des enfants par l’ASE jusqu’à leurs 25 ans. Selon moi, cela peut nuire paradoxalement à l’autonomie de ces enfants. Il y a trente ans, un amendement a été voté permettant de prolonger, au-delà des 21 ans, la prise en charge des enfants en situation de handicap dans les structures dédiées. Trente ans après, on retrouve des personnes de 30 ou 40 ans dans ces établissements théoriquement réservés aux mineurs. Je ne veux pas que ce soit le cas dans les foyers de l’ASE. La question de l’autonomie, qui pèse sur ces jeunes, se prépare bien avant l’âge de 18 ans, en s’attaquant le plus tôt possible à la déscolarisation par exemple. Ma position était claire à l’époque et elle l’est toujours. Et je tiens à souligner qu’en parallèle notre stratégie présentée en octobre dernier contient de nombreuses mesures qui figuraient dans le texte de Brigitte Bourguignon et qu’on va pouvoir mettre en œuvre rapidement, sans attendre le vote définitif du texte au Parlement.

Certains présidents de départements estiment de leur côté que l’enveloppe budgétaire supplémentaire de 80 millions annoncée en novembre dernier représente une « goutte d’eau » face à leurs besoins réels…

Ils sont dans leur rôle en disant cela. Mais la réalité, c’est que l’Etat va quand même injecter 80 millions d’euros sur une compétence qui relève normalement uniquement des départements. Contrairement à ce qui est dit, je ne voulais pas d’un saupoudrage. Donc ces 80 millions d’euros ne seront pas disséminés sur tout le territoire mais seront attribués à seuls 30 départements pour cibler nos actions, là où les plus difficultés sont les plus grandes. J’ai écrit en décembre à tous les présidents de départements, je leur propose des actions avec un socle commun comprenant un investissement sur la PMI (protection maternelle et infantile) et les enfants en situation de handicap. Depuis, 62 départements nous ont déjà répondu et se sont montrés favorables à notre proposition. On annoncera début février les 30 collectivités qui ont été sélectionnées.