« Marseille fait vendre et attire mais beaucoup de raccourcis sont faits », selon Anne Kletzlen

INTERVIEW Anne Kletzlen publie « Bandits contre Bandits », un ouvrage sur une centaine de règlements de comptes survenus à Marseille entre 2002 et 2011

Propos recueillis par Adrien Max

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Les enquêteurs sur les lieux d'un règlement de comptes à Marseille en 2013.
Les enquêteurs sur les lieux d'un règlement de comptes à Marseille en 2013. — Gerard Julien AFP
  • Anne Kletzlen publie un ouvrage, Bandits contre Bandits, les règlements de comptes à Marseille au cours des années 2000, sur une centaine de règlements de compte qu’elle a étudié.
  • Selon elle Marseille n’est pas une ville plus confrontée aux violences mortelles qu’une autre, mais qu’elle souffre d’une image négative depuis les années 1930.

Les règlements de comptes à Marseille passés au crible. Anne Kletzlen, juriste et chercheuse à l' université d’Aix-Marseille publie l’ouvrage Bandits contre Bandits, les règlements de comptes à Marseille au cours des années 2000, aux éditions Sociétés Contemporaines. Ce travail, commandé par l’Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux (ORDCS), s’appuie sur l’étude d’une centaine d’affaires survenues entre 2002 et 2011. Un matériau exclusivement policier, ce qui en fait aussi les limites de son travail, selon elle.

Anne Kletzlen publie l'ouvrage Bandits contre Bandits, les règlements de compte à Marseille dans les années 2000.

Vous dîtes que Marseille n’est pas une ville plus exposée à des violences physiques mortelles que d’autres, contrairement à l’image qui est véhiculée ?

Je m’appuie sur les travaux de Michel Peraldi et de Laurent Mucchielli dans le cadre d’un observatoire de recherche. Il a été montré que non, Marseille n’est pas une ville plus violente qu’une autre en termes de violences physiques. Il s’agit plutôt de violences verbales. Mais Marseille a toujours souffert d’une image négative, depuis les années 1930 et cette image se perpétue encore aujourd’hui.

En 1984, il y a eu 184 règlements de compte à Marseille soit trois fois plus qu’aujourd’hui…

C’était la fin des années Zampa, qui est mort en 1984. Cette période était très violente mais le contexte était tout autre. Dans les années 80, Gaston Defferre, le maire de Marseille était aussi ministre de l’Intérieur. Dans les années 2010, c’est la politique du chiffre instaurée par Nicolas Sarkozy. Gaston Defferre était par ailleurs propriétaire du Provençal et du Méridional, les deux journaux que tout le monde lisait, il pouvait exercer un contrôle.

Pourquoi ne peut-on pas qualifier ces néobandits de mafia ?

Parce que la mafia obéit à certains rites, à certaines règles, et elle agit en interaction avec l’Etat. Ces jeunes de cité ont une organisation beaucoup plus élastique, la mafia traditionnelle est beaucoup plus structurée.

Vous expliquez que les moyens humains permettent plus facilement de résoudre ces règlements de compte que des moyens techniques ?

Oui, les moyens humains c’est la présence de policiers et d’indics. Il y a un écart entre la technique et le savoir-faire des malfaiteurs. Lorsque des personnes ou du matériel sont carbonisés, ils font disparaître les preuves qui auraient pu être récoltées grâce à des moyens techniques. Et plus il y a un ancrage de la police sur le terrain, plus les gens vont parler.

Pourtant l’omerta est très présente…

Oui et c’est normal, les gens ont peur donc ils ne parlent pas. Il y a la peur des représailles, pour eux, pour leurs enfants, ce sont des milieux très violents. Parfois il y a un risque qu’ils se connaissent aussi. Mais une présence policière sur le terrain devrait permettre de briser cette omerta, plus les policiers sont ancrés, plus ça devient naturel de leur parler, et de se laisser aller. Ce n’est pas pour rien que les gens réclament la police de proximité.

Vous expliquez que le recours à la violence est souvent impulsif. Pourquoi ?

Ce sont les policiers qui m’expliquaient ça. Ils ont observé cette évolution dans le temps. Avant, dans le banditisme traditionnel, la décision était prise collectivement, elle était réfléchie et traditionnelle. Maintenant ça l’est beaucoup moins peut-être à cause de la multiplication d’images violentes, comme dans Scarface, mais aussi la prise d’alcool ou de cocaïne. Peu de recherches de substances sont faites dans ces affaires mais cette question se pose. Après ca peut aussi être un problème de société plus large, qui a des conséquences dans ces milieux.

Les médias associent souvent l’image de la kalachnikov à Marseille, pourtant la majorité des règlements de compte sont perpétrés avec des armes de poing. Comment l’expliquer ?

Les grands bandits n’ont jamais été friands des kalachnikovs, c’est une arme peu maniable. Les armes de poing sont plus efficaces et discrètes. Selon certains policiers, la kalachnikov serait à l’origine de règlements de compte qui n’étaient pas prévus. Avec les difficultés de maniage de l’arme des coups ont pu partir sans le vouloir. Après, la kalachnikov a progressivement fait partie de la panoplie parce que son apparition est plus récente. Elle occupe plutôt un rôle social.

Autant de règlements de comptes sont commis à Marseille, qu’à l’extérieur de la ville, dans le département. Pourtant c’est encore Marseille qui est pointée du doigt…

On en revient à l’image sulfureuse de Marseille alors que c’est un problème métropolitain. D’ailleurs on parle presque exclusivement des quartiers Nord alors qu’il y a des règlements de compte dans les cités des « beaux quartiers », et dans les villes périphériques. Mais Marseille fait vendre et attire. Beaucoup de raccourcis sont faits parce que peu de travaux scientifiques existent aussi.

La majorité des règlements de comptes se passe dans l’espace public. Est-ce l’une des explications de leur médiatisation ?

Oui ça peut l’expliquer, ça se passe où il y a du monde. Avec les risques encourus par les populations, notamment de balles perdues. Mais aussi parce qu’ils se voient. Il y a très peu de règlements de comptes dans la sphère privée, les intéressés sont sur la défensive, c’est trop risqué.

Et ils arrivent surtout le lundi et le jeudi…

Ce n’est qu’une hypothèse, mais les trafiquants ont un rythme de travail semblable au nôtre. Ils travaillent du lundi au jeudi, les week-ends ils se reposent, ils vont flamber leur argent, et le lundi les affaires reprennent. Ils ont le même rythme social que nous.

Quelle est la place des femmes dans ces règlements de comptes ?

Il s’agit d’un univers quasi exclusivement masculin. Les femmes ont des rôles seconds, elles sont titulaires de lignes téléphoniques, elles conduisent les voitures, servent de nourrices. C’est un rôle plutôt logistique et assez traditionnel pour les femmes. Mais récemment des femmes ont été coautrices de règlement de comptes dans quelques dossiers, elles deviendraient plus impliquées mais ça reste à être peaufiné.