Municipales 2020 : Comment répondre au malaise exprimé par les « gilets jaunes » ?

ETUDE Une note du Conseil d’analyse économique recommande d’accorder davantage de place au bien-être des citoyens

Nicolas Raffin

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Des gilets jaunes défilent à Rouen, le 11 janvier 2020.
Des gilets jaunes défilent à Rouen, le 11 janvier 2020. — Robin Letellier/SIPA
  • La mobilisation des « gilets jaunes », entamée en novembre 2018, a révélé un profond mal-être dans de nombreuses communes.
  • Le Conseil d’analyse économique a cherché à comprendre les raisons du malaise à l’échelon local.
  • Il préconise de penser les politiques publiques à cette échelle et de moins se concentrer sur les critères purement économiques.

C’est une problématique à laquelle vont être confrontés nombre de candidats aux élections municipales qui ont vu les ronds-points de leurs communes devenir des lieux de manifestation : comment répondre au mécontentement populaire qui s’est exprimé à travers les «  gilets jaunes » ? Presque deux mois jour pour jour avant le premier tour du scrutin (le 15 mars), le Conseil d’analyse économique (CAE)* a publié ce mardi une note qui apporte plusieurs éléments de réponse.

Pour commencer, les auteurs ont cherché ce qui pouvait caractériser un « malaise social » à l’échelle d’une commune. Ils ont choisi trois indicateurs : la présence de « gilets jaunes » dès le début du mouvement (novembre-décembre 2018), le niveau élevé d’abstention aux élections présidentielles (évolution entre 2012 et 2017) et le « bien-être [ou mal-être] subjectif » exprimé au moment des enquêtes d’opinion, réalisées par l’Insee notamment.

A l’origine du malaise

L’étude se penche ensuite sur les causes possibles de ce malaise, en regardant l’évolution des conditions de vie dans chaque commune de France, entre 2012 et 2017 : le taux de chômage a-t-il progressé ? Le nombre de transactions immobilières (signe d’attractivité d’une ville ou d’un village) a-t-il augmenté ? Des magasins ou services (petits commerces, école, centre des impôts) ont-ils fermé ?

Les résultats sont assez frappants. L’emploi et la fiscalité apparaissent comme des facteurs importants de « bien-être » : les communes où l’emploi est dynamique et où les impôts ont peu augmenté ont des habitants plus « heureux » que la moyenne, moins abstentionnistes, et avec moins de mobilisation des « gilets jaunes ». Mais ce ne sont pas les seules variables déterminantes.

L’étude du CAE montre aussi le fort impact de la disparition des équipements (services, commerces) sur une population donnée. Ainsi, 29 % des communes dont le dernier commerce alimentaire présent sur place a fermé entre 2012 et 2017 ont connu une mobilisation des « gilets jaunes » fin 2018, alors qu’en moyenne, seulement 8 % des communes étaient concernées. De même, la fermeture d’un équipement d’éducation (lycée, école primaire) ou de culture (cinéma, librairie) augmente la probabilité d’un événement « gilets jaunes », tout comme un « lien social » faible (peu d’associations sportives, par exemple).

« Le mouvement des "gilets jaunes" n’est pas un mouvement de personnes pauvres, analyse Claudia Senik, économiste membre du CAE et co-auteure de la note. C’est un mouvement de personnes qui ont un sentiment de déclassement ».

Priorité au « bien-être »

A partir de ces différents constats, le CAE propose plusieurs remèdes pour répondre à ce malaise des territoires. Première étape : changer de regard sur les besoins des communes. « Il est urgent que les politiques territoriales changent d’objectifs et se concentrent sur le bien-être et la qualité de la vie » affirme Yann Algan, également coauteur de l’étude.

Pour le CAE, les décideurs politiques ne doivent plus se baser sur les seuls indicateurs économiques (emploi, fiscalité) pour soutenir telle ou telle politique publique. Les auteurs de l’étude montrent par exemple que les exonérations d’impôts dont bénéficient les entreprises en zone de revitalisation rurale (ZRR) ne créent pas d’emploi. « C’est de l’eau qui arrose du sable » résume Philippe Martin, président délégué du CAE.

A la place, il propose de réaffecter ce budget – environ 300 millions d’euros par an – à des projets décidés l’échelon local. C’est le deuxième remède du CAE : redonner du pouvoir de décision aux maires. « Prenons l’argent du ZRR et demandons aux maires de faire des appels à projets, par exemple pour empêcher une fermeture de cinéma, ou bien garder un médecin ou une infirmière. Ce sont eux qui possèdent l’information » poursuit Philippe Martin.

Pour aider les élus locaux et le gouvernement à identifier les territoires fragilisés, le CAE propose un baromètre (de 0 à 100) qui permettrait de suivre l’évolution des conditions de vie locales en prenant en compte le bien-être des habitants. Les communes dont le score serait le plus faible (par exemple inférieur à 30) pourraient être des cibles prioritaires pour des politiques publiques visant à améliorer leur situation.

Les maisons « France Service », une bonne solution ?

Au regard de ces éléments, que penser des maisons « France Service » que le gouvernement veut implanter dans chaque canton en France ? Présentées après la crise des « gilets jaunes », seront-elles une réponse efficace ? Pour rappel, ces « maisons » (2.000 sont attendues à l’horizon 2022) regrouperont différents services (assurance maladie, Pôle emploi, allocations-chômage, impôts, La Poste…) dans un même bâtiment. « L’objectif est que chaque Français puisse accéder à une maison "France Service" à moins de 30 minutes » indique le site du gouvernement.

Si le CAE ne remet pas en cause ce choix politique, il prévient : les conditions d’installation des maisons « France Service » seront déterminantes pour améliorer le bien-être des habitants. « Elles devront se situer dans des lieux de passage, par exemple à côté d’une supérette et pas en périphérie d’une commune », prévient Yann Algan. Le CAE affirme qu’elles devront aussi « éviter la stratégie du tout numérique pour préserver le lien social ». Faute de quoi, le malaise apparu brutalement fin 2018 sur les ronds-points risquera de ressurgir à un moment ou à un autre.

*Le CAE, organisme rattaché à Matignon et au ministère de l’Economie et des Finances, a pour but « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique ». Les membres du CAE ne perçoivent aucune rémunération pour leur participation.