Aide sociale à l'enfance: Un nouveau documentaire ravive le débat sur la vulnérabilité des enfants placés

ENFANCE Un an après un premier documentaire accablant, « Zone Interdite » consacre ce dimanche une nouvelle enquête édifiante sur les défaillances de l’ASE (Aide sociale à l'enfance)

Hélène Sergent

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Après la diffusion il y a un an d'un documentaire montrant les violences dans des foyers de l'ASE, Adrien Taquet était nommé secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance.
Après la diffusion il y a un an d'un documentaire montrant les violences dans des foyers de l'ASE, Adrien Taquet était nommé secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance. — POL EMILE / SIPA/SIPA
  • En janvier 2019, la chaîne France 3 avait diffusé un sujet consacré aux enfants placés dans les foyers de l’ASE (Aide sociale à l'enfance).
  • Les images violentes et les témoignages de ces mineurs maltraités avaient suscité un tollé, poussant le gouvernement à nommer, quelques semaines plus tard, un secrétaire d’Etat à la protection de l’enfance.
  • Un an plus tard, la diffusion ce dimanche d’une nouvelle enquête sur M6, pointant des défaillances majeures dans la protection de ces mineurs, suscite la colère d’anciens enfants placés.
  • Face à ces violences, ils appellent désormais à un sursaut de l’Etat.

Adeline a 18 ans. Avec son frère jumeau, elle a été prise en charge à l’âge 18 mois par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Aux côtés d’une poignée de députés, elle vient tout juste de voir un condensé des violences qu'elle a subies lors de ses années en foyer ou en famille d’accueil. « Je suis là devant vous, je rigole mais, en réalité, je ne suis pas bien », lance la jeune femme, la voix brisée par les sanglots. Projetée à l’Assemblée nationale le 8 janvier dernier, cette enquête consacrée aux défaillances de l’ASE sera diffusée ce dimanche dans l’émission « Zone Interdite », sur M6.

Ce documentaire, qui a nécessité plusieurs mois d’investigation, pointe les violences physiques, sexuelles et les carences éprouvées par des milliers d’enfants placés, comme Adeline et son frère. Il y a un an, une enquête similaire réalisée pour France 3 avait – déjà – suscité l’indignation de l’opinion publique et la colère des associations de protection de l’enfance. En réaction, quelques semaines plus tard, le député LREM Adrien Taquet était nommé secrétaire d’Etat chargé de ce dossier. Que s’est-il passé depuis ? Quel bilan peut-on tirer de cette politique, confiée aux conseils départementaux et qui concerne plus de 340.000 enfants ?

« Tout ça continue »

Dans les travées de la salle Colbert, où est organisée la diffusion, Lyes Louffok trépigne. L’auteur du livre Dans l’enfer des foyers, membre du Conseil national de la protection de l’enfance, s’insurge : « Quand je vois ces images, le premier sentiment que j’ai, c’est que j’ai envie de tout casser. Il y a un an, un reportage très similaire montrait déjà des dysfonctionnements, des viols dans des foyers que bon nombre d’entre nous avons subis. Force est de constater que tout ça continue aujourd’hui ».

Sortie du système sans formation, Adeline, pour sa part, se retrouve à la rue depuis que son 18e anniversaire a sonné la fin de sa prise en charge par l’ASE. Une situation qui touche un quart des enfants issus de l’aide sociale à l’enfance.

« Quand je vois ces images, le premier sentiment que j’ai, c’est que j’ai envie de tout casser ».

À l’origine de cette « avant-première », Perrine Goulet, députée LREM de la Nièvre, elle-même prise en charge par l’ASE pendant son enfance. Avec la diffusion de ce énième documentaire au sein du Palais-Bourbon, elle espère « faire avancer » et « pousser » le travail législatif engagé depuis mars 2019. Nommée rapporteure d’une mission d’information sur le sujet en avril dernier, l’élue se veut optimiste, malgré les larmes d’Adeline et l’exaspération de Lyes Louffok. « En un an, on a mené, avec des députés de toutes tendances, de nombreux travaux, et constitué un noyau soudé d’élus mobilisés sur ce sujet. Aujourd’hui, on travaille avec le gouvernement pour qu’une proposition de loi soit votée pour améliorer le sort des enfants placés. On ne désespère pas ! »

« On l’a vécu comme une trahison »

Si Lyes Louffok « salue » la nomination tant attendue d’un secrétaire d’Etat à la Protection de l’Enfance, il estime que l’année écoulée a été « une succession de déceptions ». La première, selon lui, porte le nom d’une autre députée de la majorité : Brigitte Bourguignon. Ce texte, toujours en cours d'examen au Parlement, prévoit d’étendre la prise en charge des jeunes majeurs par l’ASE jusqu’à leurs 21 ans, et non 25 ans comme le demandent les associations. De plus, un amendement déposé par le gouvernement « le jour de l’examen du texte » soumet cette extension à des conditions, souligne Lyes Louffok. « Ca a été pour nous un fiasco total. »

Après des mois d’échanges entre le Conseil national de la protection de l’enfance et la députée, la séquence a été « vécue comme une trahison », lâche-t-il. Présente lors de la projection, Jeanine Dubié, députée PRG des Hautes Pyrénées et membre de la commission des Affaires sociales, abonde : « La PPL de Brigitte, qui avait pourtant du sens, a été complètement détricotée par l’administration ! Tant que cela sera le cas, nous, députés, on ne pourra rien faire », estime-t-elle.

Au-delà de ce texte, c’est toute une série de mesures très attendues par le milieu associatif qui peinent à voir le jour. Lyes Louffok énumère : « On a demandé la création d’un fichier national pour contrôler les agréments des familles d’accueil, dont certaines continuent de recevoir des enfants alors qu’elles ont été maltraitantes (…), la création d’une administration indépendante pour contrôler les établissements ou le renforcement du rôle de la Défenseure des enfants (…), l’arrêt des prises en charge hôtelières, l’amélioration du contrat jeune majeur (…) et on attend toujours ».

Une enveloppe de 80 millions d’euros

Un sentiment d’impatience que tente de ménager Perrine Goulet. Selon elle, le calendrier devrait s’accélérer en cette année 2020. Et espère voir aboutir une proposition de loi ambitieuse sur le sujet. Un moyen aussi de rassurer les départements, qui sont chargés de mettre en œuvre cette politique de protection de l’enfance. Le 7 novembre dernier, l’Assemblée nationale a voté une hausse de 30 millions d’euros de crédits pour la protection de l’enfance dans le cadre de l’examen du projet de budget 2020. Au total, une enveloppe de 80 millions d’euros est prévue.

Cette somme « doit servir à investir massivement dans les départements qui en ont le plus besoin », avant de bénéficier à d’autres départements en 2021 et en 2022, précise le secrétaire d’Etat, Adrien Taquet dans une interview accordée à 20 Minutes. Mais là encore, la mesure fait grincer. Présent lui aussi lors de la projection organisée à l’Assemblée, Frédéric Bierry, président (LR) du conseil départemental du Bas-Rhin, juge le montant trop faible par rapport aux besoins réels des collectivités. « Pour vous donner une idée, dans mon département, la protection de l’enfance représente 170 millions d’euros de budget cette année. En 2015, c’était 140 millions. 80 millions à l’échelle nationale, c’est une goutte d’eau par rapport aux enjeux », tacle l’élu, à la tête de la commission « solidarité et affaires sociales » de l’Assemblée des départements de France.

Une prise de conscience nécessaire

Mais l’argument financier est balayé par la députée de la Nièvre. Selon elle, l’amélioration du sort de ces milliers d’enfants dépend avant tout de la bonne volonté politique des départements et d’un réengagement de l’Etat. Si les images captées par « Zone Interdite » sont brutales, elles peuvent aussi participer, espère-t-elle, à une prise de conscience collective.

« Le grand public peut avoir l’impression que ça ne le touche pas, qu’il n’est pas concerné. Beaucoup de gens se disent encore que les mineurs qui se retrouvent placés dans ces foyers sont des enfants de "cas sociaux". Ce n’est pas vrai. Ce sujet nous concerne tous. C’est une politique publique nationale et on doit la regarder en face », développe-t-elle.

Sept ans après la publication de son témoignage, « Dans l’enfer des foyers », Lyes Louffok, lui, assume son impatience et appelle à un sursaut : « Moi, j’en ai marre des documentaires, en fait. Parce qu’à chaque nouvelle enquête, on se dit la même chose : "Quand est ce que les choses vont évoluer ? Quand est-ce que les parlementaires vont se saisir du dossier ?" La responsabilité aujourd’hui est de leur côté. »