« En matière de viol, nous, les victimes, on prend perpétuité »

INTERVIEW Claudine Cordani est la première mineure à avoir refusé le huis clos à ses violeurs. Cette féministe et ex-journaliste l’évoque dans son premier livre, où elle raconte surtout comment la justice et ceux qui la font l’ont aidée à rester à debout et à « ne pas gâcher [s]a vie »

Propos recueillis par Julie Bossart

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Marche contre les violences sexuelles infligées aux femmes, Lyon, le 23 novembre 2019.
Marche contre les violences sexuelles infligées aux femmes, Lyon, le 23 novembre 2019. — K. Konrad
  • Février 1984, Claudine Cordani, 17 ans, est enlevée, torturée et violée par deux hommes à Paris. Elle sera la première mineure de France à demander la levée du huis clos au procès de ses agresseurs, un an plus tard. « Parce que ce n’était pas à moi d’avoir honte », explique-t-elle dans La Justice dans la peau, qui vient de paraître.
  • Dans cet ouvrage, elle revient sur sa foi viscérale en la justice, en les personnes qui la font, et en bien d’autres, grâce à qui elle a réussi à traverser son trauma.
  • Le grenelle des violences faites aux femmes, la levée du secret médical, #MeToo, les lacunes du journalisme sont autant de sujets qu’elle a bien voulu aborder avec 20 Minutes.

 

« Une sale histoire, qui s’est joliment terminée aux assises de Paris. » Dans La Justice dans la peau, Claudine Cordani revient sur le viol en réunion dont elle a été victime le 2 février 1984. Ce soir-là, la jeune fille de 17 ans, qui rentrait chez elle à pied dans le 19e arrondissement de Paris, a été abordée par deux hommes, qui l’ont kidnappée, torturée et violée. Elle aurait pu y passer. Mais elle a survécu, est devenue la première mineure à demander la levée du huis clos lors du procès de ses agresseurs aux assises, un an plus tard, et a « décidé de vivre le meilleur pour que ce ne soit pas une vie gâchée de plus ».

Comment, grâce à qui ? C’est ce que cette féministe de la première heure, activiste et ex-journaliste, explique dans son premier ouvrage autoédité chez Bookelis.com. Ce dernier mêle, dans la forme, autobiographie et travail journalistique. Et, dans le fond, un message d’espoir à l’attention de toutes les victimes de violences : « La justice peut être efficace », dit-elle à 20 Minutes, non sans préciser : « A partir du moment où on lui en donne les moyens. »

« La Justice dans la peau » est le premier livre de Claudine Cordani, féministe et ex-journaliste.

Votre livre vient de paraître (le 3 janvier). Pourquoi avoir attendu plus de trente ans avant de parler ce qui vous est arrivé ?

Il y a plusieurs raisons. Le 2 février [2020], cela fera trente-sept ans que j’ai été violée. Même si j’ai eu le courage de porter plainte, même si ces personnes ont été jugées et sont allées en prison, écrire aujourd’hui prouve qu’il n’y a pas de prescription dans ce que l’on a vécu et ce que l’on peut raconter. C’est pourquoi je suis pour l’imprescriptibilité en matière de viol [actuellement, le délai de prescription est de dix ans à partir du moment où l’infraction a été commise ; dans le cas où la victime est mineure, il ne commence à courir qu’à partir où cette dernière est majeure, et sa durée est de vingt ans]. J’ai mis plus de trente-cinq ans à parler ouvertement. Ça montre à quel point, nous, les victimes, on prend perpétuité. A l’époque, mon avocat, Alain Mikoswski, m’avait conseillé de raconter ce qu’il m’était arrivé. Mais, c’était trop tôt, je n’avais pas encore assez vécu « l’après-viol ».

C’est ce que vous indiquez dans votre préface : « Le plus dur, pour moi, reste de subir un viol (…). Mais, le plus intéressant, c’est le reste. »

Qu’est-ce qu’on fait après un viol ? Comment on s’en sort ? En quoi la société peut nous aider ? Finalement, ce livre avait tout intérêt à être écrit des années plus tard. C’est aujourd’hui qu’il est légitime. Il y a aussi le fait que j’ai eu une enfant, aujourd’hui adolescente, qui a des copines, des copains. Et quand j’entends ces jeunes dire : « Ouh la la , la justice, je n’y crois pas, je n’ai pas du tout confiance en elle », pour moi, ce n’était pas du tout entendable. Et puis, il y a eu #MeToo, #NousToutes : quelque chose s’est enclenché depuis deux ans en France, donc c’était le moment de parler. Je n’ai pas été la première à refuser le huis clos à mes violeurs pour ne pas apporter ma contribution.

« J’avais la conviction, très forte, que ce n’était pas à moi d’avoir honte. »

Pourquoi et comment avoir trouvé la force de demander la levée du huis clos lors du procès ?

J’ai toujours été sensible au sentiment d’injustice. Et j’ai vraiment confiance en la justice : face à un délit, il y a une réponse judiciaire. Je savais que ce que ces personnes avaient fait n’était pas normal. La réponse, seule la justice pouvait l’apporter. Dans son bureau, le juge Jean-Pierre Getti m’a expliqué comment allait se passer le procès et qu’il allait être à huis clos. Je lui ai demandé ce que ça voulait dire. Il m’a dit que les portes seraient fermées. Ce qui, pour moi, n’était pas normal : j’avais seulement 17 ans, je n’avais aucune conscience que j’allais être la première à refuser le huis clos – d’ailleurs, je l’ai appris il y a deux ans seulement, par des militantes du MLF –, mais j’avais la conviction, très forte, que ce n’était pas à moi d’avoir honte.

Vous venez d’évoquer le juge Jean-Pierre Getti. Chose rare, cet ex-haut magistrat prend la parole dans la préface de votre livre. Il explique en quoi votre affaire l’a touché, et justifie : « Un juge n’est pas une mécanique froide et lointaine (…), c’est une personne avec son éducation, sa formation »…

Cet homme, par son professionnalisme et son humanisme, m’a permis de me défendre jusqu’au bout. Je crois qu’il a été bousculé par la cruauté des faits, le fait que j’étais mineure et que je voulais que le procès soit ouvert au public. Il était très sensible à la cause des femmes. C’est lui, le premier, qui m’a parlé de La Maison des femmes de Montreuil, qui m’a conseillé de me faire aider, en dehors du cercle judiciaire. Il a même, par la suite, parlé de mon affaire à des magistrats et leur a expliqué que faire son travail de juge impartial ne dispensait pas de travailler de façon humaine. Tout a été rare dans cette affaire…

L’ex-journaliste que vous êtes l’interviewe d’ailleurs sur le système judiciaire français. Quels sont, à vos yeux, les moyens nécessaires pour qu’il fonctionne ?

Une chose est primordiale : que les procédures soient respectées, notamment la prise de la plainte d’une victime de viol, d’agression. En clair, les gens, les policiers, doivent faire leur travail. Autrement, qu’ils changent de métier.

Le grenelle des violences conjugales s’est conclu en octobre. Yaël Mellul, qui y a copiloté le groupe de travail sur les violences psychologiques, intervient dans votre livre. Les annonces présentées à l’issue de cette première grande concertation en France vous ont-elles convaincue ?

Tout reste largement insuffisant. Les moyens ont été évalués par plein d’associations qui se sont mises d’accord : un milliard d’euros est nécessaire pour défendre la cause des femmes, ça n’a pas été entendu. Donc, ce grenelle a été un bide total. Dès le départ, sur les réseaux sociaux, j’ai appelé ça « le grenelle du vent ».

Vous ne pouvez tout de même pas nier qu’il y a une prise de conscience, dans notre pays, des violences dont sont victimes les femmes, que leur parole se libère et qu’elle est davantage prise en compte (l’an passé, 52.000 plaintes pour des viols ou des agressions sexuelles ont été enregistrées par les services de police et de gendarmerie, soit 10.000 de plus qu’en 2017) ?

C’est vrai, il y a eu une augmentation du nombre de plaintes, mais leur nombre serait encore plus important si davantage de femmes avaient réellement confiance en la justice. Dans mon livre, j’insiste sur le fait qu’il faut porter plainte, et dans les délais les plus courts. C’est hors la loi qu’une plainte ne soit pas prise dans un commissariat.

« Si cette correctionnalisation [des affaires de viol] permet à la justice de passer plus vite à autre chose, ce n’est pas le cas pour les victimes (…). »

Dans La Justice dans la peau, vous vous élevez contre la correctionnalisation des affaires de viol (le fait que ce crime soit requalifié en délit et qu'il soit donc jugé devant un tribunal correctionnel, et non plus aux assises). Pourquoi ?

Si cette correctionnalisation permet à la justice de passer plus vite à autre chose, ce n’est pas le cas pour les victimes. Dans mon livre, je pose la question à mon avocat, et sa réponse est très claire : avec la correctionnalisation des affaires, il n’y a aucun bénéfice pour la victime : l’enquête et le procès sont bâclés. Ça va être de l’abattage d’affaires.

Pour en revenir au grenelle sur les violences faites aux femmes, la levée du secret médical divise la profession. Quel est votre avis sur la question ?

Effectivement, les médecins prêtent un serment… Mais j’essaie de ne jamais perdre de vue l’objectif principal : si le but premier d’un médecin, c’est de sauver des vies, se libérer du secret médical est donc la solution. Je ne peux pas dire autre chose, ni mieux. Mais il ne faut pas faire les choses n’importe comment : lever le secret médical pour mettre des gens en danger, bien sûr que non.

« Quand on fait emprisonner ce genre de personnes, ça veut dire qu’elles ne feront pas de mal à d’autres femmes en attendant. Le bénéfice n’a pas été que pour moi. C’est ça, ma résilience. »

Vous faites également montre d’humour, en vous moquant gentiment, par exemple, de l’un des complices de vos agresseurs. Vous soulignez aussi que lui et ses complices ont payé leur dette à la société. Avez-vous pardonné à vos violeurs ?

A la base, je suis une humaniste. Le respect de l’être humain est essentiel à mes yeux. Je n’ai pas d’esprit de revanche, et je n’avais aucune envie de balancer leur nom. En même temps, ne pas les nommer, c’est une façon de les désincarner, de montrer que l’on se déshumanise en se comportant ainsi. Et puis, ils ont payé leur dette envers la société, pas qu’envers moi. Car, quand on fait emprisonner ce genre de personnes, ça veut dire qu’elles ne feront pas de mal à d’autres femmes en attendant. Le bénéfice n’a pas été que pour moi. C’est ça, ma résilience.

Vous n’êtes pas tendre envers la « grande famille du journalisme ». Elle s’est réveillée tard, à vos yeux, en ce qui concerne les violences envers les femmes ?

S’il y a un métier où il ne doit pas y avoir de tabou, c’est bien le journalisme ! Avec #MeToo, #Balancetonporc, #NousToutes, etc., le milieu n’a plus le choix et ne peut plus passer à côté de ces questions. Il faut qu’il y ait dans les écoles de journalisme des formations spécifiques. Si la profession n’est pas capable de traiter ouvertement d’un fléau sociétal qui existe depuis la nuit des temps, alors, c’est la fin du métier.

Vous dites avoir récupéré aujourd’hui votre liberté de parole…

Je ne pouvais pas traiter ce que j’ai subi en tant que journaliste. Je le traite aujourd’hui comme autrice. Ce livre a débloqué tous les autres à venir.