Réforme des retraites : « Il est très difficile de mobiliser des forces importantes et le gouvernement joue dessus »

INTERVIEW « 20 Minutes » a interviewé Xavier Crettiez, expert des contestations et révolutions sociales, pour savoir si le nombre de personnes mobilisées avait encore une influence dans le bras de fer entre le gouvernement et les syndicats sur la réforme des retraites

Jean-Loup Delmas

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Mobilisation contre la réforme des retraites le jeudi 9 janvier
Mobilisation contre la réforme des retraites le jeudi 9 janvier — Thibault Camus/AP/SIPA
  • La mobilisation contre la réforme des retraites explose tous les records, mais le gouvernement ne semble pas plier.
  • Les poids du nombre et de la rue ont-ils encore une valeur dans un rapport de force face à l’Elysée ?
  • Pour Xavier Crettiez, professeur en sciences politiques et sociologue des contestations et révolutions sociales, explique l’importance du nombre, mais aussi d’autres moyens pour perdurer une lutte.

Une grève quasiment record dans sa durée, des journées de mobilisations suivies, un refus de trêve de Noël... Et pourtant le gouvernement reste impassible et ferme, annonçant que la réforme des retraites serait maintenue. Alors que la journée de samedi peut possiblement compter sur plus de manifestants en raison du week-end, la question se pose : être nombreux dans la rue a-t-il encore de l’utilité dans le rapport de force actuel ?

Xavier Crettiez, professeur en sciences politiques et sociologue des contestations et révolutions sociales, se veut rassurant pour les grévistes : oui, le nombre compte encore, mais attention à ne pas le surestimer.

Le nombre de manifestants a-t-il moins d’incidence que par le passé sur le recul du gouvernement ?

Déjà, il faut rappeler que toutes les manifestations n’ont pas pour but de faire céder le gouvernement. Il faut distinguer quatre grands types de manifestation avant d’en comprendre le but et la manœuvre du gouvernement : il y a d’abord la manifestation de crise, elle est rare mais marque l’Histoire et participe à un tournant dans le pays, c’est par exemple mai 1968 ou le 6 février 1934.

Il y a ensuite la manifestation routinière ou traditionnelle, qui a pour but de mettre en scène la politisation du pays. On peut citer par exemple le 1er mai, cela n’a pas vocation à réformer le gouvernement, juste rappeler l’existence des syndicats ou de la lutte des classes.

Il y a également les manifestations mises sur agenda, où il s’agit de mettre un problème à l’ordre du jour. Récemment, les manifestations contre les féminicides ont permis de mettre cette question sur le calendrier politique. Enfin, la quatrième, la manifestation de négociation où il faut peser sur l’Assemblée nationale ou le gouvernement. C’est celle dont il s’agit en ce moment.

Cette mobilisation peine à atteindre son but, alors que les journées de mobilisations se succèdent. Pourquoi le gouvernement est inflexible ?

Il est faux de dire que le gouvernement est resté totalement inerte face à la mobilisation. Il a mis déjà beaucoup d’eau dans son vin, avec énormément de régimes spéciaux réintroduits dans son service soi-disant universel. Pas sûr qu’il y en aurait autant sans les manifestations du début. Egalement, je ne serais pas surpris si le gouvernement finissait par céder sur l’âge pivot.

Donc oui, le nombre a un vrai poids politique, même encore aujourd’hui. Imaginez juste si quinze millions de Français manifestaient, qui pourrait penser que le gouvernement ne fléchirait pas ? Ce qui nous amène à une autre question : oui le nombre suffit, mais à partir de quand ?

On aurait tendance à surestimer la grandeur du nombre de manifestants ?

Il faut toujours relativiser le nombre. On ne parle pas de millions de personnes. Même quand la SNCF se mobilise en masse, cela concerne 5 % de son personnel total. En France, le pourcentage de personne syndicalisée est de 11 %, contre 23 % pour la moyenne européenne, 70 % pour la Suède ou 26 % pour le Royaume-Uni. De plus, contrairement à l’Angleterre ou l’Allemagne qui n’ont qu’un seul gros syndicat, le syndicalisme en France est très émietté avec cinq gros syndicats. Il est donc beaucoup plus difficile de mobiliser des forces importantes en France. Le gouvernement joue également dessus, et sait que s’il récupère la CFDT et l’Unsa, les manifestations seront encore moins importantes.

Donc le nombre de mobilisés garde une influence ?

Nous sommes en démocratie et le nombre fait loi. D’ailleurs, c’est lors des premières mobilisations contre la réforme des retraites qu’il y a eu le plus de concessions de la part du gouvernement, lorsque les mobilisations étaient le plus nombreuses. Des chiffres comme hier sont moins susceptibles de faire bouger les lignes. C’est donc justement la preuve que les chiffres comptent. Il suffit d’ailleurs de voir la bataille qui se joue sur le comptage en manifestation entre les chiffres du gouvernement, les chiffres des manifestants et désormais les chiffres d’Occurrence. C’est d’autant plus important que si la population a l’impression que le nombre est totalement inutile, elle passera à la violence.

La violence est justement parfois vue comme le seul moyen de faire céder le gouvernement...

La violence peut être une ressource très utile pour la contestation mais elle est très compliquée à utiliser. Les concessions sur les « gilets jaunes » ont été obtenues moins par leur nombre que par la violence du mouvement. D’ailleurs quand on parle de mobilisation ne faisant pas reculer le gouvernement, c’est là aussi totalement faux. L’Etat a débloqué huit milliards d’euros, on ne peut pas dire que c’est rien. Sans parler du fait que les « gilets jaunes » ont également permis de mettre plusieurs questions sur la table, comme les territoires perdus ou le mal-être de la classe moyenne basse.

Mais cette violence peut être totalement contre-productive si elle va trop loin. On l’a aussi vu avec les « gilets jaunes », lors par exemple du saccage de l’Arc de Triomphe, qui a totalement perdu l’opinion publique.

Il y aurait d’autres moyens ?

La violence est loin d’être la seule ressource. La victimisation, la mise en spectacle, les célébrités peuvent aussi faire pencher la balance d’une manifestation. La lutte contre les féminicides ou le sexisme a pu compter sur le relais de plusieurs personnalités importante. Autre exemple, cette fois sur l’aspect symbolique, lorsque les militants d’Act-up ont mis une capote géante en 1993 sur l’obélisque. Ils étaient 35 lors de cette opération, et au même moment une manifestation de la CGT réunissait 80.000 personnes. L’encapotage de l’obélisque a fait beaucoup plus parler, faisant même les Une de plusieurs JT internationaux. C’est la preuve que d’autres stratégies fonctionnent en dehors du nombre.

Devant l’érosion des chiffres, la mobilisation contre la réforme des retraites doit-elle se pencher vers ces moyens alternatifs ?

C’est l’éternel problème des mobilisations en France, elles finissent toujours par s’étioler par manque de financement des grévistes. Les syndicats comprennent de plus en plus qu’il faut passer à d’autres choses, et vont s’inspirer de ceux qui ne peuvent pas faire grève.

Par exemple, les mobilisations des paysans sont historiquement plus violentes, ils font beaucoup plus d’actions commandos car une grève pour eux n’a aucun sens, cela reviendrait à laisser pourrir leurs champs ou ne plus s’occuper de leurs animaux. Ils vont privilégier le fait de déposer du fumier sur une résidence LREM, le blocage des routes ou du périphérique. Vu le coût d’une grève, il est de plus en plus probable que les syndicats se tournent à leur tour vers d’autres actions.