Grève du 9 janvier : « Une reculade sur l’âge pivot, on s’en fout, c’est tout le projet qu’on veut que le gouvernement retire »

REPORTAGE Dans le cortège parisien du jeudi 9 janvier, les débats et négociations autour de l’âge pivot irritent les manifestants mobilisés

Hélène Sergent

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La fin de la manifestation parisienne du 9 janvier a été émaillée par des heurts violents entre participants et policiers.
La fin de la manifestation parisienne du 9 janvier a été émaillée par des heurts violents entre participants et policiers. — Abdulmonam EASSA / AFP
  • Des centaines de milliers de personnes ont battu le pavé partout en France pour la quatrième journée de manifestation contre la réforme des retraites.
  • La question du maintien ou du retrait de l’âge pivot fixé à 64 ans dans le projet de réforme est pour les manifestants rencontrés ce jeudi, « secondaire » au regard de l’ensemble du texte porté par l’exécutif.
  • Toujours mobilisés, un mois après le début de la contestation, la plupart d’entre eux réclament le retrait « pur et simple » de la réforme.

Il ne pleut pas encore en ce début d’après-midi aux abords de la place de République mais Charlotte* et Frédérique* ont déjà sorti leur parapluie. Sur l’ombrelle transparente, des « souvenirs » des précédentes manifestations ont été collés. Parmi eux, un faux billet de 500 euros, orné du visage de l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy. « On était déjà là en mars 2010 contre la précédente réforme du régime des retraites », précise Charlotte, ergothérapeute en région parisienne, âgée de 49 ans.

Comme de nombreux manifestants rencontrés ce jeudi, toutes deux ont suivi avec attention les négociations entre l’exécutif et la CFDT autour de l’âge pivot. Dans le cortège, qui a réuni ce jeudi 9 janvier 56.000 personnes, selon le ministère de l’Intérieur, le sujet irrite. Si certains jugent ce point de la réforme « scandaleux », beaucoup estiment qu’il s’agit d’un « contre-feu » ou d’une « manœuvre » du gouvernement pour affaiblir la mobilisation.

« Une technique pour nous diviser »

Sur les pancartes, les slogans relatifs à ce fameux âge pivot sont rares. Les appels au retrait total du texte, eux, sont omniprésents. Pourtant, le sujet occupe depuis plusieurs jours une place importante dans les médias français. Vêtue de sa robe noire, Meriem, avocate au barreau de Seine-Saint-Denis depuis neuf ans, y voit un « contre-feu », allumé volontairement par le gouvernement : « Sur le fond, on sent bien qu’il n’y aura aucune modification du projet. Pour nous avocats, cette réforme signifie une hausse des cotisations et une baisse des pensions. On a un régime autonome, solidaire et équitable, tous les ans on ne coûte rien au contribuable et on renvoie de l’argent aux autres régimes. C’est honteux ce qu’on tente de nous imposer. »

Blouse blanche sur le dos et pancarte scotchée sur son sac, Florence, infirmière à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière depuis 1988, va plus loin : « On sent bien que les négociations autour de l’âge pivot, c’est un argument pour que les grèves cessent si un accord est trouvé avec la CFDT. C’est une technique pour nous diviser, et pour affaiblir la mobilisation. Mais nous, c’est pas l’âge pivot qu’on conteste, c’est l’ensemble de la réforme et le système à point qu’on rejette ! » Pour autant, l’instauration d’un âge pivot – en l’occurrence 64 ans – qui conditionnerait un départ avec une retraite à taux plein n’est totalement pas balayée d’un revers de la main par les manifestants parisiens.

« La question de la pénibilité est très importante »

Alors que le cortège ne s’est pas encore élancé, Léa*, professeur de langue de 56 ans dans un lycée à Corbeil-Essonnes, s’agace : « Cet âge pivot, c’est un scandale ! Je me vois pas faire cour à mes élèves au 2e étage de mon établissement avec un déambulateur. On est soumis à beaucoup de travail, beaucoup d’activités à mettre en place, on doit tenir nos élèves, il nous faut du dynamisme et je ne crois pas qu’à 64 ou 67 ans, on en ait encore suffisamment ».

A ses côtés, l’un de ses jeunes collègues, Diego, nuance : « Axer le débat sur la question de l’âge pivot, même si ce n’est pas rien évidemment, c’est passer à côté de l’essentiel : à savoir la philosophie même de cette réforme par point qui aura pour conséquence, pour nous enseignants, de nous faire partir à la retraite avec une pension plus faible ». Comme pour Léa, Charlotte et Frédérique, diététicienne et ergothérapeute, estiment que fixer cet âge pivot à 64 ans créerait des inégalités. « La question de la pénibilité est très importante. Elle ne touche pas seulement les infirmières et les aides-soignantes, mais tout le paramédical, tous ceux qui manipulent les corps. On ne peut pas fixer un même âge à toutes les professions », lance Frédérique.

Loin de faiblir, la contestation au projet dans sa globalité est fermement revendiquée par les grévistes et manifestants. Présente en tête de cortège, la secrétaire adjointe CGT Ile-de-France de Pôle Emploi dénonce une « trahison » de la part de la CFDT. « L’âge pivot, ce n’est pas secondaire. Mais c’est simplement l’un des nombreux problèmes de cette réforme. Avec le calcul par point sur l’ensemble de la carrière, âge pivot ou pas âge pivot, cela baissera l’ensemble des pensions. Si accord il y a sur l’âge pivot, c’est la trahison de la mobilisation qui est en cours aujourd’hui, et c’est absolument pas représentatif de l’ensemble de nos revendications ».

Entre deux chants, Lucas, étudiant en lettres de 24 ans, prévient : « Une reculade sur l’âge pivot, on s’en fout, ça ferait plaisir qu’à la CFDT. Nous, c’est tout le projet qu’on veut que le gouvernement retire. On manifestera tant que la réforme sera maintenue. »

* Les prénoms ont été modifiés