Attentats du 13-Novembre : « On peut être le père d’un terroriste et ne pas partager ses idées », explique Georges Salines, père d’une victime du Bataclan

« 20 MINUTES » AVEC… Georges Salines, père de Lola, morte au Bataclan, vient de publier un livre avec Azdyne Amimour, le père de Samy, un des terroristes qui ont ensanglanté Paris il y a un peu plus de quatre ans

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Azdyne Amimour (qui ne souhaite pas montrer son visage) et Georges Salines
Azdyne Amimour (qui ne souhaite pas montrer son visage) et Georges Salines — Robert Laffont
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son nouveau rendez-vous hebdomadaire « 20 Minutes avec… ».
  • Lola, la fille de Georges Salines, a été tuée au Bataclan le 13 novembre 2015. Il a écrit un livre avec Azdyne Amimour, le père de Samy, l’un des terroristes qui a semé la mort dans la salle de concert.
  • Publié chez Robert Laffont, « il nous reste les mots » est un livre fort, une véritable leçon de tolérance et de résilience.

Tous deux avaient 28 ans. La fille de Georges Salines, Lola, a été tuée le 13-Novembre alors qu’elle assistait au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Le fils d’Azdyne Amimour, Samy, est l’un des trois terroristes qui ont massacré 90 personnes cette nuit-là dans la salle de spectacle parisienne avant d’être neutralisés par les forces de l’ordre.

Quatre ans plus tard, alors que tout devrait les opposer, ces deux hommes meurtris par la perte de leur enfant ont décidé d’écrire, avec l’aide du chercheur Sébastien Boussois, Il nous reste les mots, publié ce jeudi aux éditions Robert Laffont. Un livre poignant, une véritable leçon de tolérance et de résilience. 20 Minutes les a rencontré mercredi dans un café du 12e arrondissement de Paris.

Comment vous-êtes vous rencontrés ?

Georges Salines : En février 2017, Azdyne m’a contacté alors que j’étais président de l'association «13 onze 15 Fraternité et vérité», une association de victimes. Dans son mail, il m’expliquait qu’il était le père de Samy Amimour et qu’il souhaitait me rencontrer car il se considérait d’une certaine manière comme une victime. J’étais un peu surpris. Mais je n’ai pas été choqué par sa démarche, j’avais déjà rencontré des familles de djihadistes, notamment des mères de jeunes partis en Syrie. Elles aussi se sentaient victimes car elles avaient doublement perdu leurs enfants : une première fois lorsqu’ils sont partis faire le djihad, la seconde fois lorsqu’ils sont décédés.

Azdyne Amimour : J’avais vu Georges à la télé et lu des articles dans lesquels il était interrogé. J’étais curieux de le rencontrer. Je voulais lui expliquer des choses, lui montrer que j’étais en colère, que je condamnais ces actes violents. Je lui ai envoyé un mail puis j’ai attendu avec angoisse sa réponse. On a pris rendez-vous dans un café du côté de la place de la Bastille. On a discuté et ça s’est très bien passé.

Georges Salines : Azdyne m’a raconté son histoire. J’ai été impressionné par son récit, par les efforts qu’il avait déployés pour essayer de ramener Samy à la raison. Il est allé en Syrie pour le retrouver mais il a malheureusement échoué à le ramener en France.

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre à deux ?

Azdyne Amimour : J’assistais à l’époque des réunions de proches de djihadistes et à la fin de l’une d’elles, Sébastien Boussois, un chercheur, est venu me parler. Il m’a confié être intéressé pour écrire un livre d’entretiens avec moi. Or, j’avais déjà un projet de livre sur cet événement-là. Mais en rentrant chez moi, j’ai réfléchi et je me suis dit que cela serait intéressant de faire ce livre avec Georges. Alors je l’ai appelé…

Et vous avez tout de suite accepté ? Pourquoi ?

Georges Salines : J’ai immédiatement pensé que c’était une très bonne idée car cela permettait d’aller plus loin dans ma connaissance de l’histoire de Samy Amimour. Depuis longtemps j’essaie de comprendre la mécanique de fabrication des terroristes afin d’essayer d’enrayer cette machine infernale. Pour cela, il faut aller au fond du sujet.

« En montrant que je pouvais parler avec Azdyne Amimour, je voulais envoyer un signal fort, montrer qu’il ne faut pas faire d’amalgame entre les musulmans et les fondamentalistes, les extrémistes, les terroristes. Tout le monde n’est pas coupable, on peut être le père d’un terroriste et ne pas partager ses idées. Les parents ne sont pas forcément responsables des crimes de leurs enfants. »

Comment avez-vous travaillé sur ce projet ?

Georges Salines : On a travaillé dans les locaux de l’éditeur, Robert Laffont. Ce n’est pas un endroit anodin pour moi puisque ma fille, Lola, était éditrice de livres jeunesse et elle avait son bureau là-bas… On s’y est retrouvé une douzaine de fois. Dans le livre, on parle de notre enfance, de notre parcours familial, de nos enfants, Lola et Samy. On s’est beaucoup penché sur son fils, son éducation, son adolescence. On a tenté de comprendre pourquoi il s’est subitement intéressé à la religion de ses parents qu’il s’est mis à pratiquer de façon extrême, pourquoi il est parti en Syrie et pourquoi il est devenu terroriste. J’évoque quelques pistes dans le livre mais ça reste un peu mystérieux.

On parle aussi du 13-Novembre, de la façon dont on a vécu les événements, de ce qu’on a fait après. On termine le livre par deux lettres écrites à nos enfants respectifs : je m’adresse à Samy et Azdyne a écrit une lettre à Lola.

Qu’ont pensé les membres de l’association l’association « 13 onze 15 Fraternité et vérité » en apprenant que vous écriviez un livre avec le père de Samy Amimour ?

Georges Salines : Que cela soit au sein de l’association, de ma famille ou de mes proches, certains m’ont confié qu’ils ne se sentaient pas prêts à effectuer une telle démarche. Mais je n’ai eu, dans ce cercle, que des réactions positives. Pareil sur les réseaux sociaux.

Evidemment, certains ne comprennent pas ma démarche, mais je récuse totalement l’accusation de naïveté ou de complaisance qui m’est portée. Je pense que les organisations djihadistes doivent être combattues militairement, au Proche-Orient ou au Sahel. La chute de l'Etat islamique était une bonne chose et il faut absolument éviter que se reconstitue un Etat djihadiste. L’action policière en France et en Europe est également essentielle.

Mais je pense aussi que pour combattre le terrorisme, il est nécessaire d’ouvrir le dialogue, d’aller à la rencontre de différents publics, de musulmans, d’élèves… En faisant ça, je pense être plus efficace que ceux qui m’injurient ou qui écrivent des lettres furibondes au courrier des lecteurs d’un journal d’extrême droite. Ça ne sert à rien, c’est même contre productif.

Les victimes ou leurs proches comprennent-ils votre démarche, Azdyne ?

Azdyne Amimour : Absolument. J’ai l’impression que les parents de victimes et les rescapés sont comme moi, ils veulent comprendre, s’informer. Je considère que je suis également une victime, tout comme mon fils qui a été manipulé. Ça peut arriver à n’importe qui.

Qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?

Azdyne Amimour : Nous avons découvert que nous avions des choses en commun : la musique, la Méditerranée… Nous avons vécu tous deux en Egypte, été dans notre jeunesse sympathisants du parti communiste. On diverge sur certains sujets : je suis croyant pratiquant et Georges est athée, je fume et il ne fume pas ! L’essentiel, c’est que nous soyons d’accord concernant cet événement-là. Nous avons la même vision et la même compréhension des choses. J’espère que de ce mal-là naîtra un bien, que cela puisse apporter quelque chose de positif. C’était vraiment une chance de rencontrer Georges.

Georges Salines : Azdyne, c’est tout le contraire d’un fondamentaliste. Il a une certaine curiosité intellectuelle, une capacité à requestionner ses croyances antérieures et à écouter ce que disent les autres. Or, je crois que je suis un peu comme ça aussi. Azdyne et moi avons une relation amicale, ça c’est sûr. Sur le livre, il est écrit : « une leçon de résilience et de tolérance ». Ce qui est intolérable, c’est la violence et l’intolérance. Pour le reste, il faut se parler.

« 20 secondes de contexte »

Lors de l'entretien avec les auteurs, 20 Minutes a souhaité prendre en photo Georges Salines et Azdyne Amimour, mais ce dernier préfère ne pas voir son visage affiché dans la presse. La photo qui illustre l’article, sur laquelle ils apparaissent de dos, a été fournie par la maison d’édition.