La grossesse, période délicate pour les personnes victimes de violences sexuelles durant leur enfance

MATERNITE Un documentaire, projeté ce mardi aux Assises internationales sur les violences sexuelles, se penche sur l’accompagnement spécifique, pendant la grossesse, des victimes impactées lors de leur jeunesse

Oihana Gabriel

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Illustration d'une femme enceinte.
Illustration d'une femme enceinte. — Pixabay
  • A l’occasion des 7e Assises internationales sur les violences sexuelles, organisées par l’association Stop Violences Sexuelles (SVS), lundi et mardi à l’Unesco, à Paris, 20 Minutes s’intéresse à la période parfois très compliquée de la grossesse pour les victimes.
  • Certaines femmes violées lors de leur jeunesse sont dans le déni et c’est au moment de la grossesse, des touchers vaginaux et de l’accouchement que leur passé traumatique peut réapparaître.
  • Pour les soignants, savoir que leur patiente a vécu un traumatisme lié à la sexualité est une information précieuse.

EDIT: A l'occasion du congrès Paris Santé Femme du 29 au 31 janvier, qui abordera cette question et présentera ce documentaire, nous vous proposons à nouveau cet article sur comment les gynécologues peuvent mieux accompagner les femmes victimes de violences sexuelles pendant l'enfance. 

Selon le Conseil de l’Europe, les violences sexuelles concernent un enfant sur cinq. Un chiffre qui fait froid dans le dos et qui ouvre le documentaire très fort d’Eric Lemasson, Primum non nocere.

Le réalisateur était invité ce mardi à Paris aux 7es Assises internationales sur les violences sexuelles à l'Unesco, organisées par l’association  Stop Violences Sexuelles (SVS), pour présenter son film* et débattre d’un sujet aussi dur que tabou : comment prendre en charge les femmes ayant subi des violences sexuelles dans leur jeunesse et pour qui la grossesse peut s’avérer particulièrement compliquée ?

« Une fois qu’on sait ça, on a une autre grille de lecture »

« Quand une femme a subi des violences sexuelles, c’est comme une espèce de cocotte-minute qui va exploser. Quand on ne le sait pas, on ne comprend pas. Une fois qu’on sait ça, on a une autre grille de lecture », résume Nadine Knezovic-Daniel, sage-femme coordinatrice du pôle de gynécologie-obstétrique à Strasbourg, présente dans le documentaire. « A l’origine, les sages-femmes du CHU de Strasbourg souhaitaient un film pédagogique pour les internes et les élèves sages-femmes sur cette question », explique Eric Lemasson. Dans ce film, il mixe témoignages de victimes et de soignantes, mais aussi dessins poignants et happenings montrant le corps torturé de mannequins pour dévoiler « ces vies foutues ».

L’objectif ? « Sensibiliser les professionnels de santé aux violences sexuelles qui ont eu lieu dans l’enfance et qui peuvent resurgir au moment de la grossesse », précise Philippe Deruelle, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF)*. Des études montrent que ces victimes, quand elles n’ont pas digéré ce traumatisme, ont davantage de risques de complications pendant la grossesse : hypertension, accouchements laborieux… « Il y a également davantage de dénis de grossesse et d’enfants prématurés pour ces cas-là, complète Amina Yamgnane, gynécologue-obstétricienne à l’Hôpital américain de Paris. Cela vaut donc le coup de s’en préoccuper : on soigne les mères et on sauve les enfants. »

Eric Lemasson espère que ce film servira « d’outil de prise de conscience pour un sujet essentiel. Cela ouvre des perspectives vertigineuses pour le corps médical et pour nous tous. Généralement, les médecins traitent des symptômes. Or, cette problématique ouvre sur l’unité du corps et de l’esprit. On montre que l’énergie meurtrière que les personnes ont emmagasinée depuis l’âge des traumatismes ressortira tôt ou tard contre elles-mêmes, parfois sous forme de maladie, ou contre autrui. »

Pourquoi la grossesse est-elle un moment compliqué ?

Quand on a été violée, il n’y a pas que le jour de l’accouchement qui peut ressembler à un calvaire. Les neuf mois de préparation peuvent l’être également. Première raison évidente, certaines femmes doivent consulter un gynécologue, un échographe ou une sage-femme, exposer leur intimité, parfois pour la première fois. En effet, certaines ne sont pas suivies par un gynécologue volontairement. Alors quand chaque mois, elles doivent s’allonger jambes en l’air devant deux, trois, quatre professionnels de santé, cela peut être très mal vécu. « Tout d’un coup, elles peuvent se sentir atteintes dans leur sphère intime », explique Philippe Deruelle.

Mais la préparation psychologique est tout aussi importante. Surtout dans une période de grande fragilité émotive. « Quand il y a eu des attentats sexuels, l’intimité peut être bouleversée. L’idée qu’un être de 3 kg sorte par là devient ingérable pour certaines », renchérit Amina Yamgnane. « Devenir mère fait parfois resurgir des traumatismes qui ont pu être cachés par l’inconscient, souligne Philippe Deruelle. Pour certaines, le fait de donner naissance à une fille crée la peur que, à son tour, elle rencontre un prédateur. » Dans le documentaire, Andréa Bescond, réalisatrice et actrice du film Les Chatouilles, dans lequel elle raconte les viols subis pendant l’enfance, confie : « quand l’enfant est arrivé, toutes ces violences sont remontées, j’ai eu peur de faire un transfert et d’être maltraitante. » Mais ce moment délicat peut aussi être une porte d’entrée pour proposer à ces femmes en souffrance un accompagnement thérapeutique.

Comment mieux accompagner ?

La parole sur les violences sexuelles s’est libérée depuis #MeToo. Mais également sur les maltraitances de certains obstétriciens. « Clairement, on sent depuis quelques années une prise de conscience des professionnels de santé et des femmes sur les violences, assure Amina Yamgnane, présidente de la Commission de la promotion de la bientraitance en gynécologie-obstétrique (Probité), au CNGOF. Au XXIe siècle, comme on n’est plus aux prises avec le défi de ne pas mourir en couches, le défi des gynécologues, c’est de mieux écouter les femmes. »

Comment passer aux actes ? Un problème a été maintes fois pointé : le manque de formation sur cette question des violences sexuelles. « Il y a une révolution qui se dessine dans la formation pour que les médecins ne soignent plus un corps, mais une personne », assure le réalisateur Eric Lemasson. Pour Anne Evrard, coprésidence du Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane), « il faut former les professionnels pour accompagner sans devenir intrusif ». Pas besoin d’avoir des détails sordides, selon elle, mieux vaut « s’enquérir de ses besoins, de ses peurs, de ce qui la rassure. Ainsi, la sage-femme peut expliquer en amont quel geste elle va faire, demander quelle position est la moins inconfortable, éviter le toucher vaginal…. Et si la femme se confie, il faut qu’elle sache que ça ne sera transmis que si elle le souhaite. »

Des questions sur les violences systématisées ?

Pour Philippe Deruelle, du CNGOF, un premier pas consisterait à systématiser la question sur les violences de toutes sortes. « Comme pour le tabac ou l’alcool, précise-t-il. Personnellement, je demande : « Avez-vous subi des violences ? » Mais je n’ai pas à savoir ce qui s’est exactement passé. Il faut être attentif, répondre à chaque femme de façon adaptée, mais ce n’est pas à nous de les soigner. La résilience passe par une prise en charge pluridisciplinaire. » A condition d’avoir les ressources nécessaires et accessibles.

Si certains grands CHU peuvent proposer un rendez-vous psy, de la sophrologie, de l’hypnose, toutes les femmes ne sont pas logées à la même enseigne en France. « Voilà pourquoi il faudrait créer un espace multidisciplinaire au sein de chaque région, financé et connu, pour traiter des questions de violences, poursuit le gynécologue. C’est quand même une situation très fréquente, et il faut que les généralistes et les gynécologues sachent où adresser ces patientes. »

* Primum non nocere, documentaire projeté à l’Unesco ce mardi et lors du congrès Pari(s) Santé Femmes mercredi 29 janvier. Mais également disponible sur You Tube et Vimeo.