Peut-on être consentante à 14 ans ? Le récit de Vanessa Springora relance le débat

JUSTICE Dans Le Consentement, Vanessa Springora raconte sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff lorsqu’elle avait 14 ans et lui la cinquantaine. Elle y décrit notamment l’emprise qu’avait sur elle l’artiste

Caroline Politi

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La couverture du livre de Vanessa Springora. (Martin BUREAU / AFP)
La couverture du livre de Vanessa Springora. (Martin BUREAU / AFP) — AFP

« Comment admettre qu’on a été abusé quand on ne peut nier qu’on a été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime, incapable de m’y reconnaître. » Vanessa Springora n’a même pas 14 ans lorsqu’elle rencontre Gabriel Matzneff, presque quinquagénaire, au cours d’un dîner mondain auquel sa mère l’a entraînée. On est au milieu des années 1980, l’écrivain jouit d’un certain prestige pour ces ouvrages sulfureux, l’adolescente, elle, se débat avec ses démons : mal dans sa peau, délaissée par son père, isolée…

Dans Le Consentement, paru ce jeudi, celle qui est aujourd’hui directrice des éditions Julliard raconte son histoire d’amour et d’emprise avec Gabriel Matzneff – qu’elle ne cite jamais – pendant près de deux ans. Le coup de foudre, la permissivité des adultes autour d’elle, la lente et douloureuse reconstruction liée notamment à la difficulté à se percevoir en tant que victime. « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »

« L’interdit existait mais on ne voyait pas le mal derrière »

Si certains cherchent à avancer l’argument d’une permissivité liée à l’époque, le récit choc de Vanessa Springora pose une question très actuelle :  peut-on être réellement consentante à 14 ans ? A plusieurs reprises ces dernières années, souvent au détour de faits divers, le débat a été posé. Faut-il instaurer, comme au Royaume-Uni ou en Belgique, un âge minimum en-deçà duquel toute relation sexuelle entre un mineur et un majeur ne peut être librement consentie et relève automatiquement de l’agression sexuelle ou du viol ?

En France, depuis 1994, la législation interdit à tout adulte d’avoir des relations sexuelles – même consenties – avec un mineur de 15 ans. C’est le principe d’« atteinte sexuelle sur mineur », punissable de sept ans de prison et de 100.000 euros d’amende. La création de ce délit est donc postérieure aux faits dénoncés par Vanessa Springora. A l’époque, néanmoins, le code pénal réprimait « l’attentat à la pudeur sans violence » sur un mineur de quinze ans et prévoyait une peine de trois à cinq ans. « Dans les années 1970-80, l’interdit existait mais on ne voyait pas le mal derrière, analyse Pierre Rosenczveig, ancien président du tribunal des enfants de Bobigny. On était dans une période de consécration de la liberté, on ne voyait pas ses usages pervers. Aujourd’hui, un procureur se saisirait de ce dossier qu’il y ait ou non plainte. »

La présomption de non-consentement, un principe anticonstitutionnel

En 2018, l’exécutif avait réfléchi à instaurer cet âge minimum. Le projet de loi a finalement été abandonné en cours d’année car il risquait d’être non conforme à la constitution. Dans un avis rendu en mars 2018, les Sages ont notamment estimé que l’automaticité de l’âge minimum de non-consentement allait à l’encontre de la présomption d’innocence. « Quel que soit le crime ou le délit, le principe de base de notre justice est de prouver la culpabilité, explique Céline Parisot, la présidente de l’Union syndicale des magistrats. Même si l’enfant est très jeune, même si cela semble évident, il faut apporter la preuve de la contrainte morale. » Et la magistrate de préciser : « Le droit n’est pas la morale, ils peuvent parfois se rencontrer mais pas toujours. »

Malgré ce revers juridique, les militants et défenseur de cette cause espère que le témoignage de Vanessa Springora ou avant elle, d’Adèle Haenel, relancera le débat. « L’idée c’est de graver dans le marbre le principe : si tu touches à un enfant, tu vas aux assises, que tu sois riche ou pauvre, célèbre ou non », insiste Pierre Rosenczveig. Pour contourner la difficulté soulevée par le conseil d’État, l’ancien président du tribunal des enfants de Bobigny, ardent défenseur de la cause, préconise de faire de l'atteinte sexuelle pas un simple délit mais un crime. « La question du consentement est subjective, il faut se placer sur le terrain des faits en créant un âge minimum en-deça duquel ces relations relèvent des assises », estime-t-il. L’USM de son côté avance l’idée d’introduire un âge minimal sans forcément le lier à une notion d’automaticité.