Réformes des retraites : Comment le mouvement de grève peut-il tenir économiquement aussi longtemps ?

MOBILISATION 23e jour de mobilisation contre la réforme des retraites ce vendredi, la grève de 1995 est désormais battue. Comment une telle durée de grève peut-elle être viable économiquement pour les salariés mobilisés ?

Jean-Loup Delmas
— 
Mobilisation contre la réforme des retraites à Paris, illustration
Mobilisation contre la réforme des retraites à Paris, illustration — Thibault Camus/AP/SIPA
  • La mobilisation contre la réforme des retraites rentre vendredi dans son 23e jour, soit déjà plus que toute la grève de 1995 à laquelle elle est souvent comparée.
  • Une durée qui pose la question du modèle économique des grévistes. Comment une telle mobilisation peut tenir financièrement ?
  • Volonté de sacrifice, donation, turn-over, treizième mois… Les réponses ne manquent pas.

Avant même qu’elle ne débute, la grève contre la réforme des retraites était comparée à son illustre aînée de 1995. Et comme le débat entre Messi et Ronaldo, les chiffres se taillent une bonne part des analogies entre les deux mouvements. Ce vendredi, la grève de 2019 a marqué un grand coup statistique en entrant dans son 23e jour de mobilisation, là où le mouvement de 1995 n’avait duré « que » 22 jours en tout et pour tout.

A propos de chiffres, la durée de cette grève soulève une question : comment les personnes mobilisées peuvent tenir économiquement en renonçant à autant de jours de paie ? En premier lieu, c’est simple (et un peu brut de décoffrage) : elles acceptent de souffrir financièrement. Dominique Andolfatto, professeur de Sciences politiques à l’université de Bourgogne et spécialisé dans les organisations syndicales, rappelle qu’en France, « il n’y a pas la tradition d’indemniser les grévistes, même au sein des syndicats. Seule la CFDT a une vraie caisse de grève prévue à cet effet. Il y a cette idée que la grève est un sacrifice pour le salarié et qu’il renonce effectivement à quelque chose. »

L’argent, le nerf de la grève

Un sacrifice d’autant plus consenti qu’il s’accompagne de la conviction d’une rentabilité sur le long terme de l’opération. Dans de nombreux médias, les grévistes évoquent l’idée qu’il est préférable de perdre quelques jours de salaires​ maintenant plutôt que renoncer à des centaines d’euros par mois une fois à la retraite si la réforme passe. Un calcul simple mais loin d’être faux pour Joël Sohier, maître de conférences à l’université de Reims, qui reconnaît que « si la réforme passe, certains régimes spéciaux concernés, notamment dans le ferroviaire, perdront bien plus que quelques jours de salaire. Le sacrifice financier actuel est d’autant plus facilement accepté. »

Pour l’auteur de Le syndicalisme en France, la détermination des grévistes est le pilier qui maintient cette grève debout dans la durée. Et loin de s’atténuer avec le temps, elle aurait tendance à se renforcer : « Il devient de moins en moins envisageable de céder et d’avoir perdu autant pour rien. » Pour démontrer le surplus de motivation, il cite l’échec des syndicats réformistes lorsque ces derniers ont appelé à la reprise du travail ou à respecter une trêve de Noël : « Les assemblées générales ont clairement fait comprendre la motivation des grévistes à poursuivre le mouvement ».

Jouons collectifs

La volonté et la motivation, c’est bien, mais ça ne remplit pas le frigo. Au-delà du serrage de ceinture, comment les grévistes font pour tenir ? Décembre, son treizième mois et ses primes de fin d’année, a clairement pu aider en ce sens : « Il n’est pas dit que la grève aurait pu durer aussi longtemps si elle avait été entamée dans un autre mois », estime Dominique Andolfatto.

Sans parler de la volonté collective. Si la mobilisation dure depuis 23 jours, il est loin d’être dit que les grévistes n’ont pas travaillé depuis le 5 décembre : « Très souvent, il y a des turn-overs, à savoir qu’un salarié travaille trois jours, puis se met en grève trois jours avant de reprendre le travail, etc. Ainsi, il ne finit pas le mois sans rien, et est remplacé par un autre gréviste pour les chiffres de mobilisation. Il y a très peu de grévistes en continu », appuie le professeur en Sciences politiques.

Les collectes de dons sur le devant de la scène

Enfin, au-delà du mouvement de grève, une mobilisation financière s’organise également. Mardi, le syndicat Info’Com-CGT a remis un chèque de 250.000 euros issus de sa caisse de grève aux salariés de la RATP. Une caisse de grève qui a atteint ce vendredi le cap du million d’euros récolté. Romain Altmann, secrétaire général d’Info’Com- CGT et coordinateur de la caisse de solidarité, explique : « Ce sont les assemblées générales qui se chargent ensuite de la redistribution de la somme, et non les syndicats. Certaines AG choisissent de redistribuer la somme par jour de grève effectué, d’autre par grévistes, et le plus souvent la somme est répartie sur les plus précaires ou défavorisés. »

Un soutien non négligeable, même si pour Dominique Andolfatto, il ne faut pas se leurrer sur l’importance de ces sommes : « Répartie sur l’ensemble des grévistes, la somme n’est pas si conséquente. Mais elle permet de montrer qu’il y a aussi une mobilisation du secteur privé, qu’on voit peu en manifestation. Elle est surtout symbolique, pour montrer une mobilisation de tous et ainsi gagner l’opinion publique. »