VIDEO. Le « Chanté Nwèl » antillais, qu'est-ce que c'est ?

NOEL POUR LES NULS (9/15) Le temps d’une soirée, les Antillais et leurs invités s'accordent à l’unisson pour chanter des cantiques de Noël dans une ambiance conviviale et gourmande

Sélène Agapé

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L'association antillaise Otantika, lors de son «Chanté Nwèl» annuel à Rosny-sous-bois, le 21 décembre 2019. Lancer le diaporama
L'association antillaise Otantika, lors de son «Chanté Nwèl» annuel à Rosny-sous-bois, le 21 décembre 2019. — Association Otantika
  • La rédaction de « 20 Minutes » vous accompagne pendant les fêtes de fin d’année. Grandes questions, petites interrogations, vrais tracas ? On vous répond.
  • Aujourd’hui, nous vous parlons d’une tradition de Noël aux Antilles françaises, le « Chanté Nwèl » (ou « Chanténwèl »).
  • Un moment de partage où petits et grands chantent et s’amusent sur des cantiques en français et créole, dont les paroles mélangent textes sacrés et ritournelles profanes et ironiques.

Quand on parle de Noël en France, on pense en général à la neige, aux vacances à la montagne, aux avenues illuminées et aux prévisions embouteillées de Bison futé. Mais toutes nos régions ne sont pas logées à la même enseigne. A des milliers de kilomètres de l’Hexagone, les Antilles ont leur tradition bien à elles pour célébrer cette période de festivités, avec notamment la tenue de « Chanté Nwèl » (ou « Chanténwèl », selon le créole parlé). Une coutume qui a toutefois franchi les frontières des îles ultramarines, pour atteindre la ville de Rosny-sous-Bois samedi 21 décembre.

Dans la salle communale de Barjac, les sons des tambours résonnent à quelques minutes du coup d’envoi du dernier événement de l’année 2019 pour l’association antillaise Otantika. En coulisses, les chanteuses s’activent en rythme pour finir les ultimes préparatifs. D'autres membres de l'asso dressent la table du buffet qui accueillera bientôt les victuailles apportées par chaque participant de la soirée. « Un Chanté Nwèl, c’est un événement gratuit durant lequel on se rassemble, dès fin novembre, dans un esprit de convivialité et de partage pour chanter et danser sur des cantiques de Noël », explique Christelle, coordinatrice des adhérents de l’asso qui compte près de 80 personnes.

Un événement culturel, religieux et solidaire

Boissons, quiches et gâteaux côtoient les mets traditionnels antillais comme le jambon de Noël et les pâtés à la viande, apportés par tout un chacun. Ce moment à la fois culturel, religieux et solidaire « crée du lien social », estime TiMalo, romancier et activiste créole. « On est hors de son cercle proche de parents, on se retrouve entourés d’amis, de voisins », ajoute-t-il. A l’accueil, les hôtesses de la soirée distribuent aux invités les livrets de cantiques​ qui regroupent les refrains qui seront chantonnés ce soir. En chœur, Otantika et ses invités reprendront ces chants issus du christianisme parlant de Dieu, des anges et de la Vierge Marie, adaptés et agrémentés de ritournelles (des airs populaires répétitifs) en créole sur des airs de tambours et percussions [gwoka en Guadeloupe et bèlè en Martinique].

Les Anges dans nos campagnes, Oh, la bonne nouvelleMinuit, Chrétiens, Joseph mon cher fidèle… Pas besoin d’être en accord pour interpréter les chansons cadencées à la sauce antillaise. « Le principe du “Chanté Nwèl”, c’est de chanter faux et fort, c’est ce qui est bon, résume amusé TiMalo. On se retrouve lié à un même événement avec les mêmes chants, une grande tablée et des rituels ». Madeline, habitante à Rosny et originaire de Bretagne, n’a pas manqué ce nouveau rendez-vous, dont elle adore l’ambiance : « Tout le monde chante, tout le monde cuisine, c’est chaleureux, c’est festif et je découvre des voisins. »

« C’est important que ces traditions perdurent, quand on n’a pas l’occasion de rentrer dans notre île durant les fêtes de fin d’année, on se sent triste de rater tout ça », confie Yasmyn, Guadeloupéenne et ex-présidente d’Otantika. « Et qu’on aime ou pas les Chanté Nwèl, pendant une soirée, le temps s’arrête et on passe un bon moment tous ensemble », renchérit-elle, prônant l’amour, la simplicité, l’entraide, la solidarité et le baume au cœur que lui inspire le moment. Et pour les Antillais qui n’ont pas grandi en Martinique ou en Guadeloupe, « ils sont contents de découvrir, de s’immiscer dans leur culture à 8.000 kilomètres et de la faire découvrir aussi à tous ceux qui ne sont pas des Antilles », déclare Gerty Trival, la responsable des prestations de l’association hôte.

Sacralisation et détournement

Aux Antilles françaises, la religion catholique est dominante, héritée de l’histoire coloniale de ces départements d’Outre-mer. En rythme, « on célèbre une fête chrétienne à notre manière », expose TiMalo, en détaillant des règles comme la chanson Il est né le divin enfant qui ne peut être chantée qu’après minuit pour coïncider avec la naissance de Jésus-Christ au lendemain du Réveillon.

L’identité antillaise se retrouve dans la construction des cantiques mélangeant français et créole, développe Tony Mango, professeur de créole, créoliste et président de l’association Eritaj. Par exemple dans la chanson Michaud veillait [Un berger qui passait avec son troupeau le soir de la naissance de Jésus], quand dans le refrain il est scandé : « Il se mit à chanter. Je vois, je vois l’étoile du berger », la ritournelle en créole répond alors : « Sé pa dot ki konpè Michaud ki di Sen Joseph pa papa Bondyé » (« Ce n’est pas autre que compère Michaud qui a dit que Saint-Joseph n’était pas le père du bon Dieu [Jésus] »). Une boutade et une place privilégiée du créole « qui vient désacraliser ce moment de gloire à Jésus [Joseph n’étant pas le père biologique de Jésus, mais le mari de sa mère, la Vierge Marie] » dont fait état le chant en français, illustre Tony Mango.

« Le créole ne vient pas en opposition mais plus pour se moquer de la place dominante accordée à la religion catholique dans notre société et aller dans des discours non religieux, porté sur la nourriture ou encore le rhum, une boisson importante dans notre économie et notre histoire, complète l’enseignant, C’est la preuve du caractère syncrétique du “Chanté Nwèl” » et de la manière dont les Antillais se sont réapproprié le christianisme. Tous ces éléments cultivent l’ambiance bon enfant de cette pratique.

Du Aya Nakamura remixé pour Noël

Au fil des années la tradition du “Chanté Nwèl” a évolué. Auparavant, on faisait des « kouri Nwèl », rapporte Christelle d’Otantika, « on passait de maison en maison chanter avec les voisins » avec des instruments faits maison. Aujourd’hui, des groupes de “Chanté Nwèl” ont émergé comme Kasika et Cactus Cho en Guadeloupe et Ravine Plate et Yanm Sasa en Martinique. Les formations font des tournées durant tout le mois de décembre dans les Antilles et l’Hexagone. Otantika a, pour sa part, composé des chants inédits sur les hits de l’été, « on les arrange avec des paroles de Noël et on s’ambiance dessus » comme Djadja d’Aya Nakamura, s’enthousiasme Cathy Lerond, la présidente d’Otantika, qui a fêté ses 15 ans cette année. Il y a aussi des récupérations plus controversées, entre les tubes de Noël commerciaux et les prestations organisées par des municipalités.

La région Ile-de-France a aussi décidé de tirer son épingle du jeu en créant il y a quatre ans son concours du meilleur “Chanté Nwèl” d’Ile-de-France. « Cette année, on remet en jeu notre titre de champion », sourit Gerty Trival, chargée des prestations de l’association. Un projet porté par Patrick Karam, vice-président de la région et inspiré par les « 800.000 Antillais qui vivent en métropole ». « On a des critères avec une séquence imposée de cinq chants devant le jury. On est noté sur la décoration, l’ambiance, la gratuité », énumère Cathy Lerond.

Les groupes participants doivent aussi signer la charte de la laïcité et le vainqueur remporte la somme de 3.000 euros. « C’est formidable pour les Français qui ne sont pas ultramarins de découvrir ce pan de la culture antillaise », indique Patrick Karam. Quel que soit le résultat, Otantika fera vibrer à l’unisson le public jusque dans les premières heures de dimanche. Car « dans un Chanté Nwèl, peu importe notre vision du monde, on peut chanter Michaud Veillait tous ensemble », conclut sagement TiMalo.