Non, l’Education nationale ne fait pas appel à une « milice privée » pour empêcher les blocus lycéens

FAKE OFF A en croire un post Facebook, l’académie de Créteil ferait appel à une « milice privée » pour empêcher les blocus de certains lycées par les élèves

Alexis Orsini

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Des lycéens et étudiants mobilisés contre la réforme des retraites à Grenoble, le 17 décembre 2019 (illustration).
Des lycéens et étudiants mobilisés contre la réforme des retraites à Grenoble, le 17 décembre 2019 (illustration). — ALLILI MOURAD/SIPA
  • Les lycéens qui tentent d'empêcher l'accès à leur établissement pour s'opposer à la réforme des retraites font-ils l'objet d'une répression inattendue de la part d'une « milice privée » ?
  • C'est ce qu'affirme une page Facebook, en citant les témoignages de plusieurs élèves, alors qu'une vidéo montre un agent employé par un lycée menacer un journaliste et s'en prendre à son téléphone. 
  • 20 Minutes fait le point sur ces affirmations.

Si les opposants à la réforme des retraites sont nombreux à manifester leur désaccord depuis plusieurs semaines, quel que soit leur domaine d’activité, les lycéens ne sont pas en reste. Comme le prouvent les différents blocus organisés à l’entrée de certains établissements depuis quelques jours.

Mais ceux s’accompagneraient, dans certains lycées, d’un contrecoup pour le moins inquiétant, à en croire l’Acta, qui se définit comme un « média autonome et partisan […] de l’intérieur des luttes ». Dans un post Facebook, la page alerte ainsi contre les dérives d’une « milice privée de l’académie ».

« Récemment, des élèves et des surveillants nous ont fait parvenir des retours inquiétants sur une nouvelle pratique répressive. Les lycées Lafayette (77), Darius Milhaud (94), mais également à Ivry, Villejuif et Arcueil, sont encadrés par des équipes de vigiles venus de l’extérieur. Habillés en civil, et ressemblant à s’y méprendre à des membres de la BAC, ceux-ci interviennent sur les blocus », affirme ce texte.

« En bons briseurs de grève, ces hommes poussent violemment les élèves se trouvant autour du blocus et répandent un discours étatique, moralisateur voire intimidant, à coup de "pour avoir une retraite il faut avoir fait des études", "les gens qui bloquent vous influencent", "les soutiens des blocus n’ont pas de métier digne de ce nom", etc. […] Ces vigiles sont des EMS (Équipe Mobile de Sécurité) », poursuit l’Acta, en illustrant ses propos de la photo de plusieurs hommes vêtus de noir à l’entrée d’un bâtiment.

La menace semble d’autant plus réelle au vu d’une vidéo tweetée par le photoreporter indépendant « MTGphotographe », montrant l’agent d’une EMS le menacer de violence et s’en prendre à son téléphone portable, pendant le blocus du lycée Darius Milhaud, dans le Val-de-Marne, jeudi 19 décembre.

FAKE OFF

Contactée par 20 Minutes, l’académie de Créteil confirme faire appel à des EMS qui ne sont « ni des vigiles, ni des policiers ou une milice » : « Depuis la création des EMS en 2009, l’académie de Créteil – mais elle n’est pas la seule – y recourt pour gérer les situations de tensions aux abords des lycées, qui ne nécessitent pas toujours l’intervention de la police. »

« Le dispositif est composé d’une soixantaine de personnes, réparties en deux pôles : trente-cinq dans la sécurité, et une vingtaine dans l’éducatif, avec des psychologues, notamment. Les membres du pôle sécurité font partie du personnel de l’Education nationale, ils ont une formation d’État pour assurer la médiation et la gestion des conflits. Ils interviennent à la demande de la direction de l’établissement ou de l’académie, ils visent à éviter que les conflits s’installent ou qu’il y ait des violences », poursuit l’académie de Créteil.

Sur son site, l’Education nationale précise en outre le profil de ces « spécialistes de la sécurité recrutés avec l’aide du ministère de l’Intérieur : adjoint de sécurité, policier ou gendarme à la retraite, médiateur, brigade des mineurs, brigade de prévention de la délinquance juvénile » tout en notant qu’ils sont formés pour « s’adapter aux spécificités des interventions en milieu scolaire ».

« Je n’ai pas vu de violence jusqu’à hier »

Contacté par 20 Minutes par le biais de l’Acta, un lycéen présent aux blocus organisés devant le lycée Darius Milhaud les 18 et 19 décembre nuance : « Je n’ai pas vu de violence ou de menace physique de la part des EMS présents au lycée, jusqu’à hier, avec l’EMS filmé [par MTGphotographe]. Jusque-là, les EMS nous disaient juste qu’ils nous empêcheraient de bloquer le lycée, et que ça ne servait à rien de faire un blocus parce qu’on allait se faire gazer par la BAC. »

« Mais jeudi matin, alors que le proviseur nous avait dit qu’on avait le droit de bloquer le lycée tant qu’on laissait un passage aux personnes qui passent des examens, à un moment donné, l’EMS [visible sur la vidéo] a dit : "Moi, si un jour j’emmène mon fils en voiture, qu’il veut rentrer au lycée et que quelqu’un le bloque, je descends et je lui déboîte la mâchoire". Plus tard, il a poussé dans le dos un lycéen qui faisait une chaîne humaine, le journaliste l’a rappelé à l’ordre et là, il s’en est pris à lui », poursuit-il.

Ce que nous confirme MTGphotographe : « L’agent ne poussait pas violemment les élèves mais il leur mettait la main dans le dos pour leur dire de dégager, donc je lui ai dit qu’il sortait du cadre de ses fonctions. » C’est dans ce contexte qu’a eu lieu l’altercation clairement visible dans la vidéo mise en ligne sur Twitter par le photoreporter.

« L’agent a été convoqué et a fait l’objet d’un recadrage »

Interrogée sur cet incident spécifique, l’académie de Créteil reconnaît les torts de l’agent : « Il s’agit d’une situation inhabituelle, l’agent a été convoqué par la direction de l’établissement et il a eu un rappel du comportement exemplaire attendu des équipes mobiles. Le recadrage a été fait, il n’avait pas à dire ce qu’il a dit et il l’a bien compris. Mais les EMS sont reconnues pour leur rôle d’apaisement, si elles étaient connues pour leurs débordements, ça se saurait ».

Victor*, élève au lycée Picasso (Fontenay-sous-Bois), affirme toutefois avoir observé le même type de comportement au sein de son établissement la semaine dernière : « Cet agent d’EMS était présent pendant plusieurs jours, ce n’est pas le seul avec lequel il y a eu des problèmes, mais c’était le plus menaçant, il nous disait qu’il allait nous retrouver après le blocus et nous faire toutes sortes de choses. Sa méthode d’intimidation a fonctionné puisque plusieurs élèves ont préféré partir. Mais il n’a pas commis de violence, contrairement à un autre EMS qui a tiré un élève en lui retournant le poignet et en l’envoyant contre un caddie. »

Selon lui, ces méthodes – signalées sans effet par les professeurs au proviseur – contrastent clairement avec celles des équipes mobiles de sécurité qui étaient intervenues au lycée Pablo Picasso l’an dernier : « Ce n’était pas du tout la même ambiance, il n’y avait pas du tout d’intimidation : là, c’est monté crescendo au fil des jours, et on a l’impression que les agents ont pour consigne d’intimider les élèves ».

* Le prénom a été modifié.