Réforme des retraites : Pourquoi les discussions sur les profs patinent encore

EDUCATION Malgré la promesse du gouvernement de mettre 10 milliards d’euros sur la table d’ici à 2037 pour revaloriser les enseignants, ces derniers ne sont pas rassurés

Delphine Bancaud

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Une enseignante manifeste à Nantes le 17 décembre 2019.Crédit:SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA.
Une enseignante manifeste à Nantes le 17 décembre 2019.Crédit:SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA. — SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA
  • Le ministre de l’Education a beau martelé que les pensions des enseignants ne diminueront pas avec la réforme des retraites, les syndicats en doutent toujours.
  • Ils s’interrogent sur la forme que prendra cette revalorisation, le calendrier des augmentations…
  • Et certains comptent se mobiliser le 9 janvier prochain.

Les enseignants sont en vacances depuis vendredi, mais arriveront-ils à oublier pendant deux semaines le régime universel, le système par points, l'âge-pivot ? Tous ces mots de la réforme des retraites dont on parle tous les jours dernièrement. Pas évident, car de nombreux profs sont vent debout contre le projet gouvernemental, comme l’a montré leur mobilisation lors des principales journées de manifestations ces dernières semaines. Selon le ministère de l’Education nationale, 25 % des enseignants du premier degré et 23 % du second degré étaient en grève le 17 décembre. Lors de la première grande journée de mobilisation, le 5 décembre, le taux de gréviste avait atteint 50 % dans le primaire et 40 % dans le secondaire, des niveaux records.

Les enseignants dénoncent le fait que la réforme prendra en compte l’ensemble de leur carrière dans le calcul des pensions, contre les six derniers mois d’activité actuellement. Pour compenser le manque à gagner, le gouvernement a promis à moult reprise de revaloriser les salaires. Le 11 décembre, Edouard Philippe a lui même indiqué que la pension des enseignants serait « comparable au niveau des retraites des fonctions ou métiers équivalents » dans la fonction publique.

« Cela ressemble à de l’affichage pour rassurer »

En compensation du nouveau mode de calcul, les retraites intégreront les primes et indemnités, ces dernières étant revalorisées progressivement. Pour ce faire, le gouvernement a promis une enveloppe de 10 milliards d’euros d’ici à 2037 pour revaloriser les enseignants et que l’effort salarial débuterait au 1er janvier 2021. Afin de rassurer les enseignants, Edouard Philippe a aussi indiqué que cette revalorisation serait inscrite dans le projet de loi qui sera présenté à la mi-janvier. Si Jean-Michel Blanquer a déjà entamé les discussions, qui doivent se poursuivre jusqu’en juin prochain, les syndicats restent sur la défensive, estimant manquer d’éléments concrets pour croire en la parole du gouvernement.

Et la mise en ligne ce jeudi d’un « simulateur » présentant des « cas types » d’enseignants avec le montant de la pension dans le système actuel et dans le système universel a mis le feu aux poudres. « On est ici dans de la propagande, et non dans de l’information », s’est indigné le Snalc dans un communiqué. « Comment le gouvernement peut-il faire de telles projections alors que tous les paramètres de la revalorisation des enseignants ne sont pas connus ? Cela ressemble à de l’affichage pour rassurer », juge aussi Ludovic Lerat, délégué national aux retraites au Se-Unsa.

Ils réclament une revalorisation indiciaire avant tout

Plusieurs questions demeurent en effet en suspens. Les syndicats se demandent tout d’abord sur combien de temps s’étalera l’effort financier du gouvernement. « Est-ce prévu sur une durée de dix ans ? Vingt ans ? », interroge Ludovic Lerat. « Et combien aura-t-on par an ? Est-ce 500 millions ou est-ce que cette somme sera variable selon les années ? Nous n’avons toujours pas de calendrier ni de scénario », déplore Francette Popineau, secrétaire générale et porte-parole du SNUIpp-FSU, premier syndicat des enseignants du premier degré.

Autre question essentielle : sur quoi porteront les revalorisations salariales ? Sur des primes ou aussi sur les salaires fixes des profs ? Si la première option est actée, elle ne plaira pas aux syndicats, qui réclament une augmentation « indiciaire », c’est-à-dire une revalorisation des salaires. « On sait très bien que les primes peuvent être retirées en cas de changement de gouvernement », explique Ludovic Lerat.

Les syndicats voudraient aussi savoir si tous les enseignants bénéficieront de revalorisations salariales. Des primes seront-elles seulement attribuées aux profs nés après 1975 ? « Si c’est le cas, ce ne sera pas très juste pour les générations nées avant 1975, concernées par la mise en place de l’âge-pivot, lequel pourrait conduire de nombreux profs à partir en retraite avec une décote », souligne Francette Popineau.

Vers un dispositif de retraite progressive

Le ministre de l’Education ayant aussi répété que la revalorisation salariale des enseignants s’accompagnerait d’une réflexion sur leurs missions, les syndicats craignent toujours que les profs soient contraints d’accepter de nouvelles taches ou de travailler plus (si leurs vacances étaient écourtées). « Les primes ne doivent pas être un élément de management, car cela pourrait inciter des enseignants à accepter des projets uniquement par motivation financière. Et elles peuvent être attribuées subjectivement. C’est la porte ouverte au clientélisme », estime Francette Popineau. « Les enseignants français font déjà plus d’heures devant les élèves que leurs collègues de l’OCDE. Donc il est hors de question que leur temps de service soit augmenté », estime de son côté Ludovic Lerat.

Mais un point positif semble déjà émergé des discussions : l’extension aux fonctionnaires du dispositif de retraite progressive existant dans le privé aux fonctionnaires. Une idée soutenue par les syndicats. « Idée à laquelle je souscris totalement », a déclaré Edouard Philippe, ce jeudi, à l’issue de discussions avec les syndicats sur la réforme des retraites, précisant qu’une concertation à ce sujet débutera en janvier « pour aboutir rapidement ». « Tenir une classe dans un collège à plus de 60 ans, cela peut être difficile. Pouvoir réduire son activité à cet âge-là est donc appréciable », soutient Ludovic Lerat. « C’est un très bon principe, mais cela supposera des créations de postes pour compenser le temps partiel de ces enseignants », précise Francette Popineau. Pas sûr que cela suffise à éteindre le feu chez les enseignants. Plusieurs syndicats ont d’ailleurs déjà annoncé leur intention de participer à la nouvelle journée d’action prévue le 9 janvier.