VIDEO. Incendie à Lubrizol : « Ça a été tellement violent, on ne comprend pas comment la décision de rouvrir l’usine a pu être prise »

REPORTAGE La reprise partielle de l’activité à l’usine Lubrizol de Rouen, moins de trois mois après l’incendie du site classé Seveso, attise les divergences entre associations, salariés et élus

Hélène Sergent

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L'incendie survenu le 26 septembre 2019 à l'usine Lubrizol, classée Seveso, a profondément marqué les habitants de Rouen.
L'incendie survenu le 26 septembre 2019 à l'usine Lubrizol, classée Seveso, a profondément marqué les habitants de Rouen. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Le 10 décembre, la préfecture de Seine-Maritime a donné son feu vert pour une réouverture partielle, « limitée à deux petites unités de mélange » de l’usine Lubrizol de Rouen, classée Seveso.
  • Cette reprise de l’activité, moins de trois mois après l’incendie qui a ravagé des quantités importantes de produits chimiques et toxiques, suscite colère et sidération au sein de la population rouennaise.
  • L’argument de la sauvegarde de l’emploi, avancé par l’entreprise et certains délégués du personnel, n’a pas convaincu les riverains, qui appellent à stopper l’activité de Lubrizol ou à révolutionner le modèle de l’industrie pétrochimique.

De notre envoyée spéciale à Rouen,

Le visage encore chiffonné par la nuit, Vanessa Moreira Fernandes sort de sa caravane emmitouflée dans une doudoune noire. Trois mois après l’incendie qui a ravagé des milliers de fûts de produits chimiques stockés sur le site de l’usine Lubrizol, cette mère de famille de 38 ans, ses enfants et la soixantaine de personnes qui vivent sur cette aire d’accueil pour les gens du voyage attendent toujours d’être relocalisés. « La métropole nous a proposé quelques places sur d’autres emplacements aux alentours de Rouen, mais on ne veut pas être séparés, ils le savent. Alors on reste là en attendant », souffle-t-elle. Derrière les grands thuyas qui bordent les caravanes, des fumerolles blanches s’échappent de l’usine Lubrizol située à quelques centaines de mètres.

Actée il y a une semaine par le préfet de Seine-Maritime, la reprise de l’activité de ce site classé Seveso a suscité la colère des riverains, profondément choqués par l’incendie du 26 septembre et par la gestion de la crise qui a suivi. L’entreprise, qui emploie 370 personnes sur la métropole, s’est, elle, engagée à sécuriser le site. Sensibles à l’argument de l’emploi dans une région marquée par son passé industriel, de nombreux Rouennais jugent pourtant cette décision « incompréhensible ».

Un café, à quelques mètres de l'entrée de l'usine, volets clos, est à louer.
Un café, à quelques mètres de l'entrée de l'usine, volets clos, est à louer. - H.Sergent/20Minutes

Colère et soulagement

Devant l’entrée de l’usine Lubrizol, une poignée d’ouvriers en combinaison orange et casques sur la tête fument une cigarette. Aucun ne souhaite s’exprimer sur cette réouverture qui fait tant débat de l’autre côté de la rive, dans le centre de Rouen. Contactée par téléphone, Corinne Adam, déléguée du personnel et salariée de l’entreprise depuis plus de vingt ans, confie toutefois « leur soulagement ». « Il y avait une très forte attente concernant la reprise de l’activité. Le 26 au soir, on était persuadé que c’était foutu, que notre entreprise allait disparaître dans l’incendie et qu’on allait se retrouver au chômage technique. Alors, oui, on est soulagé », explique-t-elle.

Pour assurer cette reprise, au-delà de l’accord voté en Coderst (conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques), la direction assure avoir mis en place de nombreuses mesures. « Des analyses de qualité de l’air ont été réalisées à plusieurs reprises dans les différents locaux, une psychologue spécialisée et une cellule d’écoute sont disponibles pour les salariés et un programme de formation de la maîtrise des nouvelles mesures de sécurité et de l’environnement de travail a été lancé », précise l’entreprise à 20 Minutes. En vain. Les habitants, eux, ne décolèrent pas.

Attablé à un café face au Jardin des plantes, Simon de Carvalho, coprésident de l’association « Les sinistrés de Lubrizol », esquisse un rictus quand on lui cite le dispositif conçu par l’usine. « C’est une mascarade. Lubrizol, c’est 6,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2017. L’usine avait de quoi mettre au vert tout son personnel et sa sous-traitance pendant des mois, ou au moins jusqu’aux fêtes de fin d’année, avant de rouvrir ».

Simon de Carvalho co-préside l'association
Simon de Carvalho co-préside l'association - Robin Letellier/SIPA

Touché par l’immense panache de fumée de l’usine, cet habitant de la rive droite de Rouen poursuit : « L’incident a été tellement violent, ça a été comme une marée noire géante pour nous. Alors oui, cette réouverture suscite énormément d’angoisses, on ne comprend pas comment cette autorisation a pu être délivrée », fulmine-t-il.

L’argument de l’emploi balayé

Redéployés sur le nettoyage et d’autres activités liées à l’incendie, aucun des salariés de Lubrizol n’a été contraint à l’inactivité depuis le 26 septembre. Mais le scénario d’une fermeture du site par la firme américaine a été plusieurs fois esquissé, y compris par le dirigeant de l’usine dans une interview accordée en novembre dernier. Pourtant, là encore, l’argument de l’emploi peine à convaincre. Le regard tourné vers les fumerolles, Vanessa Moreira Fernandes concède : « Des usines, il en faut, on le sait. Fermer celle-là, ça voulait dire créer des chômeurs. Mais ça reste un accident industriel et une usine comme ça à côté des habitations, c’est n’importe quoi ! ».

A 39 ans, Simon de Carvalho, qui revendique son appartenance à « la classe moyenne rouennaise », complète : « On est conscient que le chantage à l’emploi joue dans le débat. On nous répète que l’erreur est possible, que le risque zéro n’existe pas. Mais non ! Aux pieds des habitations, on n’a pas le droit à l’erreur. Lubrizol ne commercialise pas des chouquettes, on parle de produits toxiques et chimiques là ! ». Depuis la décision de reprise de l’activité, plusieurs pétitions ont été lancées pour s’y opposer. Laura Slimani, conseillère municipale de Rouen pour le mouvement « Génération·s », est à l'origine de l'une d'elle avec son collègue écologiste Stéphane Martot. En une semaine, leur texte a recueilli plus de 2.800 signatures.

Dans une salle installée sous les combles de la mairie, la jeune femme s’offusque de ce « chantage à l’emploi » : « C’est quand même gonflé ! L’impact de cet incendie sur l’économie locale et sur l’emploi est réel et ne concerne pas seulement les ouvriers de l’usine. Des commerçants ont subi très lourdement une baisse de l’activité pendant plusieurs semaines, comme les maraîchers ou les agriculteurs. Et je ne parle même pas de l’impact sur l’image de la ville et le tourisme. »

Assis à ses côtés, Jean-Michel Bérégovoy, adjoint au maire écologiste, abonde : « Bien sûr que l’emploi, ça compte. On n’est pas là pour dire qu’il ne faut pas que les gens travaillent, mais il faut qu’ils travaillent en sécurité. Et puis, près de 500.000 personnes habitent quand même dans ce bassin de vie, eux aussi méritent d’être protégés ! ».

Un discours démagogique, selon la direction de Lubrizol, qui y voit une stratégie électorale à l’approche des élections municipales : « L’instrumentalisation de ces peurs à des fins politiques est désolante et mal vécue par l’entreprise comme par tous ses salariés ». Au-delà de la seule responsabilité de la firme dans cet accident industriel, associations, riverains et élus pointent aussi le rôle joué par la préfecture et l’Etat dans cette reprise de l’activité.

Les autorités locales pointées du doigt

A l’origine de la décision prise le 10 décembre dernier lors du Coderst, le préfet de Seine-Maritime, Pierre-André Durand, concentre les critiques. « Tous les représentants des citoyens et citoyennes ont voté contre ou se sont abstenus, des associations de consommateurs, les associations écologistes, l’Union régionale des médecins libéraux et même la métropole de Rouen ! Avec cette réouverture, on a l’impression que tout le monde fait comme s’il ne s’était rien passé ! », s’étrangle Laura Slimani. Son collègue, Jean-Michel Bérégovoy, va plus loin : « C’est un déni de démocratie. Leurs voix n’ont pesé en rien sur la décision finale du préfet ».

Trois mois après l'incendie qui a ravagé l'usine classée Seveso Lubrizol, l'activité a repris le 14 décembre 2019.
Trois mois après l'incendie qui a ravagé l'usine classée Seveso Lubrizol, l'activité a repris le 14 décembre 2019. - Lou BENOIST / AFP

Le regard plongé dans son café, Simon de Carvalho peine à cacher le sentiment de résignation suscité par cette décision et partagé par les 26.000 membres de son association : « On parle d’émanations de dioxine, de nanoparticules, d’amiante dont les effets sur notre organisme sont connus. Les médecins se sont opposés à cette réouverture, mais leur voix comptait autant que celle de la Chambre des métiers. »

Sur le pas de sa caravane, Vanessa Moreira Fernandes soupire : « On est surtout en colère contre les autorités, pas tant contre les salariés ou l’usine. Déjà, en 2013, il y a eu une fuite de Mercaptan [gaz à l’odeur nauséabonde et potentiellement toxique] chez Lubrizol. Les autorités savaient qu’on était dans une zone à haut risque, mais elles n’ont rien fait ». « Sidérés » par l’annonce de la reprise de l’activité, les sinistrés de l’incendie organisent peu à peu la riposte : « On va laisser passer les fêtes de Noël et le 26 janvier, on va organiser une nouvelle manifestation. Même si on a vraiment le sentiment que c’est David contre Goliath, on reste déterminé. »