Grève du 10 décembre : Oui, un manifestant a bien été blessé à la tête par la police à Montpellier

FAKE OFF Une vidéo virale, montrant un homme à la tête en sang, affirme qu'il a été blessé par un tir tendu lancé par des policiers le 10 décembre, à Montpellier (Hérault)

Alexis Orsini

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Une compagnie de CRS à Montpellier, en mars 2019.
Une compagnie de CRS à Montpellier, en mars 2019. — Sylvain THOMAS / AFP
  • Sur Twitter et Facebook, une vidéo montrant un homme allongé au sol, au visage dégoulinant de sang, est particulièrement partagée.
  • De nombreux internautes la relayent pour dénoncer le tir tendu (à l'horizontale) de grenade qu'il aurait reçu des forces de l'ordre lors de la manifestation du 10 décembre à Montpellier.
  • Si la police nous confirme que l'homme a bien été blessé lors d'une intervention, elle affirme qu'il a été touché par un tir en cloche. Une version contredite par plusieurs témoins contactés par 20 Minutes, affirmant l'avoir vu touché par un tir tendu.

Edit du 26 décembre 2019 : ajout de la vidéo montrant le tir de la police filmé à distance, ces images ayant été diffusées le 24 décembre par le média indépendant La mule du pape et la Ligue des droits de l'homme (LDH) de Montpellier.

Allongé au sol, les lèvres, le front et l’arcade sourcillière en sang, l’homme regarde la caméra placée au-dessus de sa tête, tandis qu’une voix, à ses côtés, lance : « Mon dieu, mon dieu, mon dieu, alors qu’il a rien demandé, il aurait pu chuter en arrière, […] ça aurait pu être pire ».

D’où provient sa blessure ? Selon la légende accompagnant cette vidéo devenue virale sur Twitter, le 10 décembre, au terme d’une journée de manifestation sociale à Montpellier, son origine ne fait aucun doute : « Selon son ami qui a assisté à la scène, ce monsieur a reçu une grenade de désencerclement en pleine tête aujourd’hui à Montpellier ».

Le tweet rediffuse ainsi une vidéo originellement mise en ligne sur Facebook environ une heure plus tôt par une dénommée Patricia, qui affirmait pour sa part : « Aujourd’hui, répression des CRS. [Cet homme] reçoit un tir tendu […] de grenade dans la tête ».

Dans une autre vidéo, qu’elle a filmée en direct après l’arrivée des pompiers, on aperçoit le blessé monter dans leur véhicule tandis que la vidéaste reproche aux CRS de l’avoir empêchée de lui prodiguer des soins. « [Ils lui ont tiré] un lacrymogène direct dans la tronche, un tir tendu [lancé à l’horizontale] », y affirme en outre un autre témoin, hors caméra, alors que ce type de tir est prohibé chez les forces de l'ordre lorsqu’elles utilisent des lanceurs de grenade, par mesure de sécurité.

FAKE OFF

La scène est authentique : elle a été filmée sur le pont qui relie l’arc de Triomphe de Montpellier et la promenade du Peyrou, dans le jardin voisin, le 10 décembre, aux alentours de 16h30. « La manifestation rassemblait tout le monde : les "gilets jaunes", les médecins… Vers la fin, on est monté vers le Peyrou avec des étudiants, qui ont voulu installer une barricade avec quelques barrières du jardin pour parler aux automobilistes qui devaient s’arrêter. Une voiture l’a mal pris, et ça commençait à tourner en bagarre donc les étudiants ont enlevé les barrières. C’est à ce moment-là que les CRS sont arrivés comme des fous, ils ont jeté les barrières et tiré six coups », raconte Patricia.

Présent au même moment, un journaliste de « Montpellier Poing Info », un média local « sur les luttes sociales », précise pour sa part ne pas avoir pu filmer le moment où les forces de l’ordre ont tiré car c’est « arrivé tellement brusquement et sans raison que personne n’était prêt ». « Il y avait beaucoup de gens assis près de l’arc de Triomphe, et pas seulement des manifestants. L’homme en question était assis sur le parapet à ce moment-là », ajoute-t-il.

« Ça m’a sauvé la vie d’éviter le premier projectile »

Contacté par 20 Minutes, Pierre, l’homme blessé par la police et qui a reçu neuf points de suture en attendant sa future consultation avec un chirurgien, explique : « Je me suis assis sur le parapet car j’étais à la manifestation depuis le matin, je suivais les jeunes de loin pour m’assurer que les flics ne fassent pas n’importe quoi avec eux. Juste au moment où j’ai entendu crier "les flics arrivent" et où j’étais en train de dire "on s’assoit tranquillement", ça a pété. J’ai évité un premier projectile en me penchant mais j’ai pris le deuxième de biais, pas frontalement. Ca m’a sauvé la vie d’éviter le premier parce que sinon j’aurais basculé en arrière et j’aurais chuté de plusieurs mètres », sur la ligne du tram.

« Kiko », un autre manifestant contacté par 20 Minutes, abonde : « J’étais assis à côté de lui à ce moment-là, on discutait et je me suis levé juste à temps sinon je me prenais la grenade qu’il a reçue dans la tête. Il y a eu plusieurs tirs, une fois que je me suis levé, d’autres m’ont frôlé la jambe. »

Un « tir en cloche » selon la police, un « tir tendu » selon cinq témoins

Si le service d’information et de communication de la police nationale (Sicop) confirme une intervention des forces de l’ordre à proximité de l’arc de Triomphe en vue « de rétablir la liberté de circulation des piétons et des voitures, entravée par les barrières », il affirme que « seuls des moyens lacrymogènes ont été utilisés » : « Pour disperser ce groupe d’une quarantaine de personnes sans contact, il a été décidé de tirer du gaz lacrymogène en cloche. Le blessé n’a donc pas été touché par une grenade de désencerclement mais par un résidu de gaz lacrymogène ».

Une version contredite par les différents témoignages que nous avons pu recueillir des différentes personnes présentes à ce moment-là. « C’était bien un tir tendu, on est plusieurs à l’avoir vu. Ça aurait été difficile d’atteindre le manifestant avec un tir en cloche vu sa position, il y a eu une série de tirs tendus et un gros gazage pour faire évacuer les gens », affirme le journaliste de « Montpellier Poing Info », tandis que « Kiko » abonde : « C’était bien une grenade lacrymogène lancée en tir tendu ». « J’ai vu le tir, c’était un tir tendu, je suis catégorique », assure Patricia.

Pierre soutient enfin : « D’après ce qu’on m’a dit, il s’agissait bien de gaz lacrymogène, même si je n’ai pas eu d’effet secondaire alors que j’en ai toujours d’habitude – ce qui est peut-être dû au choc. En revanche, ce n’était pas du tout un tir en cloche, aucun projectile n’est passé à plus de 1m50 de hauteur et je mesure 1m70. »

Les deux hommes que les CRS ont autorisés à lui prodiguer premiers soins disaient en outre la même chose peu après l’incident à la journaliste du média indépendant « La mule du pape » qui leur demandait : « Il a eu quoi ? » « [Il a reçu] un tir de grenade, un tir tendu de lacrymo », répond ainsi clairement l’un d’entre eux à 1’16 sur la vidéo ci-dessous.

« Je pense déposer plainte »

Le Sicop s’accorde en revanche avec les différents témoins sur le fait que Patricia n’a pas été autorisée à accéder au blessé : « Les forces de l’ordre ont protégé les deux personnes qui prodiguaient les premiers soins mais elles ont en revanche décidé de ne pas laisser passer [cette dame] en raison de son attitude jugée provocatrice et agitée. »

Pierre, pour sa part, a catégoriquement refusé l’aide proposée par un CRS : « Le plus horrible humainement, c’était de voir un CRS m’apporter une compresse, je lui ai dit "Tu me blesses et maintenant tu fais le père Noêl ? Il fallait réfléchir avant". Mon souhait, c’est d’éviter toute future mise en danger à cet endroit, je pense déposer plainte, même si ça ne donnera sans doute rien, il faut qu’il soit écrit quelque part qu’une intervention de ce genre sur un tel pont, c’est très risqué ».