Réforme des retraites : Après ses annonces, le gouvernement fait l’unanimité contre lui auprès des syndicats

LA GREVE CONTINUE Le Premier ministre a dévoilé ce mercredi les contours de la réforme des retraites, mais ses annonces n’ont fait qu’attiser la colère et la détermination des syndicats

Anissa Boumediene

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En dévoilant les contours de la réforme des retraites, Edouard Philippe a fait l'unanimité contre lui auprès des syndicats (à l'exception du Medef).
En dévoilant les contours de la réforme des retraites, Edouard Philippe a fait l'unanimité contre lui auprès des syndicats (à l'exception du Medef). — Thomas SAMSON / POOL / AFP
  • Instauration du système de retraite par points, âge d’équilibre à 64 ans… Dans un long discours prononcé ce mercredi au Conseil économique, social et environnemental (CESE), Edouard Philippe a détaillé la mise en œuvre de la réforme des retraites.
  • Des annonces qui ont attisé la colère des syndicats, en particulier chez les réformistes initialement ouverts à la concertation. Ainsi, pour Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT, avec l’annonce de l’âge d’équilibre fixé à 64 ans, « la ligne rouge a été franchie » par le gouvernement.
  • De son côté, Philippe Martinez, à la tête de la CGT, appelle à « renforcer la mobilisation ».

« Pour une retraite plus simple, plus juste, pour tous ». Derrière le chef du gouvernement, le message était écrit en lettres capitales d’un bleu qui se voulait apaisant. Quelques mots écrits, et un long discours de cinquante minutes pour tenter de rassurer les Français, calmer la grogne des syndicats et mettre fin à la grève entrée ce mercredi dans son septième jour. Tel était l’objectif ambitieux d’Edouard Philippe, qui dévoilait ce mercredi les contours de la réforme des retraites. Fin des 42 régimes spéciaux, instauration d’un système universel à points indexés sur les salaires, âge d’équilibre fixé à 64 ans, assorti d’un système de bonus-malus et entrée dans le nouveau système à partir de la génération née en 1975 comptent parmi les mesures phares annoncées par le chef de l’exécutif.

Des mesures qui, sans surprise, remportent l’adhésion du Medef et attisent le courroux de la CGT. Mais ce que le gouvernement n’avait visiblement pas prévu, c’est que les syndicats dits « réformistes », parmi lesquels la CFDT et l’Unsa, tirent à boulets rouges sur une réforme qu’ils étaient pourtant prêts à accompagner. Alors que le gouvernement tablait sur un apaisement des tensions, le conflit social pourrait, au contraire, s’enliser et virer à la grève à durée indéterminée.

La CGT et FO appellent à « amplifier le mouvement de grève »

Opposées de la première heure au système de retraite par points, la CGT, FO et la CFE-CGC entendent renforcer davantage la mobilisation après des annonces jugées « dangereuses ». « Le gouvernement s’est moqué du monde (…) Tout le monde va travailler plus longtemps, c’est inacceptable », a réagi le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez, qui « appelle l’ensemble des salariés à amplifier le mouvement de grève ». Pour le numéro un de la Confédération Générale du Travail, « si on veut que les choses s’arrangent, il faut retirer le projet », estimant que « c’est le gouvernement qui a choisi l’épreuve de force, pas nous ». « Pour la fédération CGT des cheminots, les annonces du Premier ministre doivent encourager les salariés à renforcer la grève », estime, au diapason, Laurent Brun, secrétaire général de la CGT-Cheminots. Edouard Philippe « confirme le régime injuste par points, la suppression des régimes spéciaux, et aggrave encore le projet en annonçant un âge pivot à 64 ans », énumère le responsable du premier syndicat de la SNCF, en appelant « tous les salariés » à « poser la question de la grève dans leur entreprise » et les cheminots à « reconduire le mouvement ».

Une colère partagée du côté de Force ouvrière. Cela « ne peut que confirmer la nécessité de renforcer la mobilisation », a réagi FO, qui voit dans le recul du gouvernement sur l’application de la réforme (de la génération 1963 à 1975) « une conséquence de la mobilisation exceptionnelle » engagée le 5 décembre. Mais le Premier ministre « ne cède pas sur l’essentiel, la retraite à points », déplore Didier Macé, de FO-Cheminots. « Il laisse espérer que certains seront épargnés », mais « personne n’est dupe, personne n’aura une retraite décente », ajoute ce militant, « choqué » par la référence au Conseil national de la Résistance. « Les salariés seront pénalisés s’ils veulent partir à l’âge légal de la retraite », abonde Yves Veyrier, secrétaire général de FO. « On n’était pas dans une logique de bras de fer, mais le Premier ministre se met dans une logique de rapport de force, et il se met à dos tous les syndicats délibérément », a-t-il indiqué.

« Au-delà des éléments que l’on connaissait déjà par le projet Delevoye, quelques mesurettes ne viendront pas compenser la paupérisation de l’ensemble des retraités, les inégalités femmes-hommes, ou la fin des régimes spécifiques », a dénoncé Solidaires dans un communiqué. La CFE-CGC reste elle aussi « dans le camp des opposants », selon son président François Hommeril, qui juge la « réforme de plus en plus dangereuse ».

La « ligne rouge franchie » pour les réformistes, rendez-vous le 17 décembre

Si le discours du Premier ministre était adressé « aux Français », il est un homme que le chef du gouvernement espérait convaincre avec sa prise de parole : Laurent Berger, à la tête du premier syndicat de France, partisan d’un système de retraite universelle à points. Le secrétaire général de la CFDT, qui s’était montré ouvert à la discussion et à la concertation, n’a pas caché sa grande déception à l’issue du discours du chef du gouvernement. « Il y avait une ligne rouge dans cette réforme, c’était le fait de ne pas mélanger la nécessité d’une réforme systémique et la réforme paramétrique qui demanderait aux travailleurs de travailler plus longtemps. Cette ligne rouge est franchie », a-t-il déclaré. Pour le numéro un de la CFDT, « cette réforme a été lestée par un angle budgétaire accru ». Dès ce mercredi après-midi, une réunion du bureau national de la CFDT était organisée « pour décider de la suite à donner au mouvement et prendre toute action nécessaire », selon Laurent Berger. Un appel à la mobilisation le 17 décembre a finalement été décidé en début de soirée. La CFTC, elle aussi, se joindra au mouvement.

La « déception » est aussi au rendez-vous du côté de l’UNSA, syndicat également favorable à la retraite universelle par points. « On a eu la désagréable surprise, qui est une ligne rouge pour nous, qui est la question de la mesure d’âge », a déclaré le secrétaire général de l’Unsa, Laurent Escure. A la tête du premier syndicat à la RATP et du deuxième à la SNCF, il « attend beaucoup de clarifications sur le contrat social à la RATP et SNCF », mais aussi « du concret pour les reconstructions de carrières, notamment dans l’Education nationale, et les fonctions publiques territoriale et hospitalière ». Désormais, le syndicaliste « a l’impression qu’on va travailler sous la contrainte ». Et compte « réfléchir à la façon dont on va poursuivre la mobilisation, son intensité et son mot d’ordre », a-t-il assuré. Interrogé sur la possibilité d’appeler à battre le pavé, Laurent Escure a répondu : « on n’exclut rien ».

Pour le gouvernement, le mécontentement des syndicats réformistes devrait sérieusement lui compliquer la tâche. Lui qui espérait éteindre la colère et mettre un terme aux grèves qui paralysent le réseau ferroviaire national et les transports en commun dans toute l’Ile-de-France vient au contraire d’attiser le courroux de tous, s’exposant à une mobilisation intersyndicale. L’exécutif fonce droit dans un enlisement du conflit et un durcissement de la grève, qui entrera ce jeudi dans son huitième jour et qui pourrait durer plus longtemps encore que les grèves de 1995, qui avaient paralysé le pays plus de trois semaines, avant que le gouvernement Juppé ne fasse marche arrière sur sa réforme des retraites.

Le Medef satisfait des annonces

Au milieu de la grogne générale, pourtant, une voix dissone. Celle du patron des patrons, Geoffroy Roux de Bézieux. « On a des réponses à nos questions », a estimé le président du Medef. « Le gouvernement redonne la main aux partenaires sociaux », et s’oriente vers ce qui lui paraît être « le bon système pour équilibrer le régime », « entre une réforme qui est redistributive » et le fait qu'« il faut, quand c’est possible, qu’on travaille plus longtemps ».

A la fin de son allocution, Edouard Philippe a précisé le calendrier de la réforme. Ainsi, le projet de loi gouvernemental sera prêt « à la fin de l’année », soumis au Conseil des ministres le 22 janvier et discuté au Parlement fin février. Reste à savoir si le gouvernement tiendra fermement sa ligne dans la durée, si la grève venait à durer jusqu’aux fêtes de fin d’année, avec des transports paralysés et des commerces désertés à l’approche de Noël.