VIDEO. Lanceurs d’alerte : « Quatorze ans après la parution de mon livre, je n’ai toujours pas le droit d’aller en prison »

EXPOSE(S) Il y a vingt ans, Véronique Vasseur publiait un témoignage très rare pour l’époque, du quotidien des détenus à la prison de la Santé à Paris et alertait sur l’insalubrité du bâtiment

Propos recueillis par Hélène Sergent & Lise Abou Mansour

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Veronique Vasseur, ancien médecin-chef de la prison de la Santé à Paris a publié un livre en 2000 pour dénoncer les conditions de vie des détenus.
Veronique Vasseur, ancien médecin-chef de la prison de la Santé à Paris a publié un livre en 2000 pour dénoncer les conditions de vie des détenus. — CHAMUSSY/SIPA
  • Maltraitance en Ephad, risques sanitaires, dysfonctionnements du système politique… Ces hommes et ces femmes ont permis de dévoiler des scandales jusqu’ici ignorés du grand public.
  • Médecin-cheffe à la prison de la Santé à Paris au début des années 1990, Véronique Vasseur a provoqué un tollé en publiant en 2000 un ouvrage dans lequel elle décrit l’insalubrité de la prison et les conditions de vie des détenus.
  • Salué par la presse et la classe politique, son ouvrage donnera lieu à deux commissions d’enquête à l’Assemblée nationale et au Sénat.

Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort. Seuls face à une entreprise, à des lobbys, à des laboratoires pharmaceutiques et même parfois face à l’Etat, ils signalent une menace ou un préjudice au nom de l’intérêt général. 20 Minutes leur donne la parole. Cette semaine, Véronique Vasseur, ancien médecin-cheffe à la prison de la Santé, revient sur le « tourbillon » provoqué par son livre choc publié en 2000 sur les conditions de vie des détenus.

« Je suis arrivée à la prison de la Santé au début de l’année 1993. Un copain de mon ex-mari était gardien à Fresnes, on en a parlé et ça m’a intéressée. J’ai toujours voulu voir ce qu’il s’y passait alors j’ai postulé. Je suis devenue médecin de garde puis médecin-cheffe de la prison. L’équipe était composée de médecins, qui effectuaient chacun des gardes de 24 heures, et d’infirmières.

A l’époque, je ne connaissais rien au milieu carcéral. Comme l’immense majorité des gens, je n’avais aucune idée de ce qu’il s’y passait puisque les témoignages "de l’intérieur" étaient extrêmement rares en dehors de ceux de quelques avocats ou des visiteurs de prison. Les journalistes n’avaient pas le droit d’y aller, c’était complètement fermé et il n’y avait aucune transparence.

« C’était indéfendable »

J’ai été tellement sidérée par tout ce que je voyais que, dès le premier jour, j’ai commencé à prendre des notes pour ne pas oublier. Je n’imaginais pas du tout que cela aboutirait à la publication d’un livre. Ce qui m’a immédiatement choquée, au-delà de tout ce qui est lié à l’enfermement, c’est surtout l’état d’insalubrité, le manque d’hygiène qui régnait dans la prison, et l’odeur.

« Les conditions de vie des détenus étaient immondes à l’époque, c’était indéfendable, accablant. Quand je rentrais chez moi, j’avais besoin de me laver, j’étais imprégnée par une odeur, une crasse, c’est très étrange comme sentiment. »

Je traitais des pathologies liées à l’enfermement, des troubles des sens, de la vue, de l’odorat, des troubles digestifs, des pathologies mentales aussi. Parfois, on rassurait aussi les angoisses, on échangeait juste quelques mots avec les détenus. Ils étaient coupés de tout, alors ils venaient voir le médecin comme ils allaient voir le curé.

Indignée

Après mon arrivée à la Santé, j’ai été contactée par une journaliste d’un média avec qui j’ai sympathisé et c’est elle qui m’a mise en relation avec un éditeur parce que je lui avais confié que je prenais des notes de tout ce que je constatais dans mon travail. C’est comme ça qu’est né ce projet.

A l’époque, l’absurdité du système carcéral me révoltait profondément, et je me disais que la sidération que je ressentais pouvait aussi toucher le grand public. Mes proches étaient au courant que je préparais cet ouvrage mais personne, ni eux ni moi n’imaginaient le retentissement qu’il allait avoir. Et tant mieux d’une certaine façon, si on réfléchit trop, on ne fait rien.

En dehors de ce cercle, beaucoup de gens étaient au courant de ce projet de livre, le directeur régional, la Chancellerie, quelques collègues. Le seul qui n’était pas informé, c’était le directeur de la prison avec qui j’entretenais des rapports assez tendus. J’avais le sentiment de faire mon travail correctement, mais je soignais des gens que l’institution déglinguait, ça n’avait aucun sens. Je n’étais pas militante mais je le suis devenue malgré moi.

Menaces de mort et soutiens

Immédiatement après la publication de mon livre en 2000, j’ai reçu des menaces de mort par écrit, des menaces de mort anonymes, par téléphone à mon travail aussi, les pneus de ma moto ont été crevés et des tracts orduriers ont été distribués à l’entrée de la prison à mon sujet. On a essayé de me déstabiliser mais j’ai été portée par les marques de soutiens.

« J’ai reçu des paquets de lettres, dans lesquelles des détenus, des familles de détenus m’exprimaient leur reconnaissance. La femme de Jacques Mesrine m’a même appelée à mon domicile pour me féliciter ! »

Comme j’ai reçu le soutien de nombreux journalistes, de certains collègues au sein de la prison mais aussi des parlementaires qui ont décidé à l’Assemblée comme au Sénat de lancer une commission d’enquête sur l’état des prisons françaises après la publication de ce livre.

Le soutien était énorme, donc j’arrivais à supporter l’hypermédiatisation qui a suivi et la pression. J’ai quand même perdu 8 kg à cette période, je n’avais pas le temps de manger, c’était comme un typhon, le téléphone n’arrêtait pas de sonner, je n’avais pas le temps de me poser de questions à cette époque.

Une « rancœur tenace »

L’administration pénitentiaire et la direction de la prison, elles, étaient furieuses évidemment. Mais comme je ne dépendais pas d’eux mais de l’hôpital public et du ministère de la Santé, je me fichais un peu de leur réaction.

Si ça n’avait pas été le cas, j’aurais probablement perdu mon emploi. Une fois le livre publié, c’était quand même très compliqué de rester en poste, ça s’est mal passé avec la direction et avec certains surveillants. Je suis restée neuf mois à la Santé après ça, puis je suis partie exercer à l’hôpital Saint-Antoine où je suis restée dix-sept ans. Mais cette frénésie liée au livre a duré près de deux ans au total, c’était dingue.

Je n’ai gardé aucun contact depuis avec l’administration pénitentiaire et leur rancœur est très tenace, très durable. Lorsque la prison de la Santé a été désaffectée avant les travaux de réhabilitation, elle a été ouverte au public à l’occasion des journées du Patrimoine en 2014. Une équipe de journalistes voulaient venir accompagnés, ils m’ont proposé d’y aller, j’ai accepté.

Arrivée devant la prison, je leur ai demandé s’ils avaient prévenu la direction de ma présence, ils m’ont dit "non". Ils ont fini par le faire et l’accès à la prison m’a été refusé, on a fait l’interview devant le bâtiment. Vous imaginez ?

« Quatorze ans après je n’ai pas le droit de me rendre dans une prison, même désaffectée. C’est comme ça, je ne peux plus aller en prison. »

Mon témoignage a servi, je crois, de déclencheur sur la question de la salubrité de certains établissements pénitentiaires. Beaucoup de prisons vétustes ont depuis fermé leurs portes ou ont été rénovées comme les Baumettes, Fleury ou la Santé. Même si beaucoup de problématiques subsistent en prison, je ne regrette pas d’avoir publié ce livre. »