« Bien plus que la solitude, les appelants évoquent aujourd’hui différentes formes de violences », explique le président de SOS Amitié

INTERVIEW Alain Mathiot, président de SOS Amitié, revient sur le rôle de l’association, qui fêtera ses 60 ans l’an prochain, et dont les lignes d’écoute sont aujourd’hui saturées

Propos recueillis par Marion Pignot
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Dans les locaux de l'association Sos-Amitié à Boulogne-Billancourt.
Dans les locaux de l'association Sos-Amitié à Boulogne-Billancourt. — V. WARTNER / 20 MINUTES
  • Alors que SOS Amitié a communiqué mi-décembre sur la prévention du suicide durant les fêtes de fin d’année, Alain Mathiot, son président, interpelle sur le manque cruel de bénévoles. Chaque année, l’association reçoit plus de trois millions d’appels, mais ne peut en traiter que 700.000, faute d’oreilles bienveillantes.
  • En près de soixante d’années d’existence, SOS Amitié garde pour objectif premier la prévention du suicide, mais les appelants évoquent, eux, des violences conjugales, des agressions sexuelles ou une forte angoisse, liée aux crises d’une « société de plus en plus anxiogène ».
  • Pour 20 Minutes, Alain Mathiot revient sur l’évolution de SOS Amitié et sur ces appelants qui peuvent parfois appeler plus de dix fois par jour des bénévoles qui n’ont d’autres moyens que celui d’écouter.

Cinq millions de Français souffrent de solitude, selon un rapport du Conseil économique social et environnemental (Cese) . Avant Noël, SOS Amitié* rappelle ne laisser « personne seul pendant les fêtes », mais continue de voir ses lignes d’écoute saturées d’appels de personnes en détresse. Interrogé par 20 Minutes, Alain Mathiot, président de l’association depuis 2017, alerte sur le manque flagrant de bénévoles alors que les « addicts » du coup de fil sont plus nombreux et que les appels sont passés par des appelants luttant contre des violences qui vont bien au-delà de « la solitude et du mal-être », lesquels étaient à l’origine de la création de SOS Amitié.

Alain Mathiot, président de SOS Amitié depuis 2017.

Il y a deux ans, déjà, SOS Amitié assurait être saturée d’appels téléphoniques. Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’association reçoit environ trois millions d’appels par an et ne peut en traiter que 700.000, soit environ 2.000 par jour. Nos lignes sont toujours saturées malgré nos 55 centres en France [qui ont chacun leur numéro d’appel] et nos près de 1.800 écoutants, qui font des permanences intenses de quatre heures.

La durée moyenne d’un appel est de dix-huit minutes, et nous en traitons parfois jusqu’à 40 en même temps. Nos forces en province sont beaucoup sollicitées entre 18h et 23h30, quand les gens rentrent du travail et sont tout seuls à la maison. Cette hausse des appels se poursuit jusqu’à 1h du matin, à Paris. Et la nuit, nous ne gardons que dix bénévoles, alors nous ne pouvons décemment pas répondre à tous les appels. En bref, SOS Amitié manque cruellement de bénévoles, il lui faudrait au minimum 500 écoutants de plus. Parce que, vraiment, nous ne pouvons pas raccrocher au nez des appelants en détresse…

Quels sont les profils de ces appelants en détresse ?

Des personnes âgées, pour beaucoup. Des gens qui disent avoir choisi leur solitude, qui nous disent qu’il vaut mieux être seuls que mal accompagné, et qui nous appellent quand même… Depuis quelques années, nous avons un logiciel qui nous permet d’enregistrer quelques statistiques, malgré le fait que tous les appels reçus sont anonymes. Nos bénévoles tentent de cocher les cases en fonction de ce qu’ils devinent de l’appelant : son genre en fonction de sa voix, son âge en fonction de ce qu’il dit de ses enfants, son travail en fonction de ce qu’il raconte sur son boulot. Cet outil nous a permis de savoir que 30 % de nos appels sont passés par de « nouveaux » appelants, le reste par nos habitués. Ces derniers appellent plusieurs fois dans la journée, parfois même durant une même permanence.

Près de 20 % d’entre eux souffrent de dépression, de schizophrénie, de bipolarité. Ce sont des malades que l’on dit « stabilisés », mais qui habitent souvent seuls en appartement thérapeutique. Nous aidons également ceux que nous classons comme « suicidaires », qui concernent environ 10.000 des appels passés chaque année, mais aussi les « suicidants », ces cas extrêmement urgents, qui passent près de 1.000 appels par an. Sans oublier ces gens qui, pendant plusieurs semaines, ne voient personne, les appelants en deuil qui ont besoin de nous pendant quelques semaines, quelques mois.

Comment les aidez-vous ?

Nous n’avons pas d’autre aide que l’écoute et notre objectif est de leur faire reprendre le contrôle de leur vie, de les pousser à retisser du lien social en leur conseillant, par exemple, de rejoindre un groupe de parole. Nous tentons également de limiter les appels des « addicts » de SOS Amitié qui, passez-moi l’expression, « bouffent » du temps d’écoute. Ils nous appellent parfois jusqu’à plus de dix fois par jour, c’est impossible à gérer. SOS Amitié est une drogue pour eux, et, certains appellent avec plusieurs téléphones à la fois. Nous ne pouvons rien pour ces appelants-là, qui souffrent de problèmes graves et nous empêchent de nous consacrer à ceux que nous pouvons aider. Reste que nous écoutons chaque appelant et que, si nous sommes sûrs qu’il y a un danger, nous faisons un signalement. Nous le faisons si – et seulement si - l’appelant est d’accord pour briser l’anonymat. Dans le cas contraire, ce qui est fréquent, l’écoutant raccroche, frustré.

Comment formez-vous vos bénévoles au recueil de ces témoignages souvent durs à entendre ?

C’est une formation lourde, qui dure jusqu’à quatre mois. Il y a une partie théorique, une initiation à la psychanalyse forcément. Puis une partie pratique, durant laquelle le bénévole est mis en situation. Ensuite, durant un certain temps, il téléphone en binôme, le bénévole plus expérimenté lui faisant systématiquement un retour sur les appels passés. Tout ceci sachant que nous recevons les volontaires et jugeons, avant la formation, s’ils sont assez costauds pour faire ce travail qui est l’équivalent d’un temps plein, qui prend de l’énergie et qui génère de la frustration. Au bout de trois à quatre ans, SOS Amitié leur propose de faire une pause, pour prendre du recul et des forces.

Les bénévoles auraient-ils parfois besoin de SOS Amitié ?

Parfois, sûrement… Mais ils ne sont jamais lâchés. Tous les écoutants sont suivis en permanence. Ils participent à des groupes de partage toutes les semaines, pendant deux heures. Là, ils peuvent lâcher tout ce qu’ils ont sur le cœur. C’est nécessaire, parce que, pendant quatre heures, chaque jour, ils entendent des témoignages souvent très poignants.

Sur son site Internet, SOS Amitié assure apporter « son écoute à tous ceux qui luttent contre la solitude et le mal-être ». Parlez-nous des appels qui vous sont passés.

SOS Amitié existe depuis soixante ans. Et si depuis soixante ans, notre objectif premier reste la prévention du suicide, les attentes des appelants ont, elles, changé. Aujourd’hui, nous écoutons des gens qui ont déjà tout essayé, du psy à la plateforme spécialisée dans tel ou tel traumatisme. Nous sommes un peu leur dernier recours. Les appelants n’attendent pas vraiment une solution, mais ont envie de se décharger. En ce sens, l’anonymat aide énormément, puisqu’ils nous livrent tout ce qu’ils n’ont, disent-ils, jamais encore dit à leur psy ou révélé à leur famille.

Nous avons remarqué qu’en fonction des événements, les raisons de ces appels évoluent durant quelque temps. Après les attentats du 13-Novembre, beaucoup d’appelants nous parlaient de la violence, de la peur du terrorisme. Depuis #MeToo, nous avons sûrement plus d’appels concernant les violences conjugales ou les agressions sexuelles.

Nous allons aujourd’hui bien au-delà de la solitude, qui concerne tout de même 38,4 % des appels, ou de la souffrance psychique (43,3 %), mais touchons aussi à la violence (6,3 %), aux sentiments (25,4 %), au deuil (13,2 %), aux problèmes juridiques (7,5 %) ou aux addictions (5,2 %). Enfin, l’angoisse est malheureusement aujourd’hui un sentiment commun à de nombreux appelants. Nous évoluons dans une société anxiogène, qui a peur pour son avenir. Voilà aussi pourquoi beaucoup plus de jeunes nous appellent.

Qui sont ces jeunes qui contactent SOS Amitié, et pour quelles raisons ?

Nous recevons davantage d’appels de leur part, surtout depuis que nous intervenons également  par chat. Le chiffre est encore faible mais nous menons près de 15.000 chats par an, qui durent en moyenne quarante minutes. Nous écoutons beaucoup d’enfants battus, des jeunes de 12 ou 13 ans, suicidaires, qui lancent des appels à l’aide. Des enfants ou des ados complètement happés par les réseaux sociaux avec parfois, au bout, des troubles alimentaires, de l’automutilation ou des idées suicidaires. Je me souviens de cette jeune fille qui nous avait appelés parce que son ami sur Facebook, qu’elle n’avait jamais vu, la trompait… Sans compter  ces jeunes qui souffrent terriblement du fameux Fomo [« fear of missing out » ou la peur de manquer une information] et font des crises d’angoisse ou souffrent de stress et parlent de suicide. Pour appeler à l’aide, les jeunes évoquent, en effet, beaucoup plus le suicide que les seniors qui, eux, malheureusement passent à l’acte.

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* SOS Amitié assure une écoute anonyme et confidentielle des personnes en souffrance qui est assurée 24 heures sur 24 et sept jours sur sept via un numéro d’appel commun : 09 72 39 40 50.