Exclusif. #UberCestOver : « Je souhaite qu’Uber prenne contact avec toutes les victimes, c’est un minimum moral » prévient Marlène Schiappa

INTERVIEW A la suite de la publication de témoignages de victimes d’agressions de la part de chauffeurs Uber, la secrétaire d’Etat à l’égalité Femmes-Hommes Marlène Schiappa reçoit ce jeudi les dirigeants de l’entreprise

Propos recueillis par Hélène Sergent
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La secrétaire d'Etat Marlène Schiappa doit recevoir ce jeudi les dirigeants d'Uber France à propos de la sécurité des utilisatrices de la plateforme.
La secrétaire d'Etat Marlène Schiappa doit recevoir ce jeudi les dirigeants d'Uber France à propos de la sécurité des utilisatrices de la plateforme. — Julien Hortolland/SIPA
  • Le mot-clé #Ubercestover est devenu viral sur les réseaux sociaux après la publication du récit de plusieurs jeunes femmes victimes d’agressions lors de trajets effectués via la plateforme de VTC Uber.
  • Accusée de ne pas avoir pris au sérieux les signalements effectués par les victimes, l’entreprise a décidé de transmettre aux forces de l’ordre les informations visant ses chauffeurs incriminés.
  • Convoquée par la secrétaire d’Etat à l’égalité Femmes-Hommes, la direction d’Uber est sommée par le gouvernement de « rendre des comptes » et de présenter des solutions.

« Uber doit rendre des comptes ». Après avoir été la cible de vives critiques d’utilisatrices sur les réseaux sociaux, l’entreprise américaine Uber présente en France depuis 2011, est désormais sommée de s’expliquer. La publication de plusieurs témoignages de clientes victimes d’agressions sexuelles ou de comportements violents par des chauffeurs de la firme, a interpellé jusqu’au sommet de l’Etat.

Accusée d’avoir minimisé certains faits ou de ne pas avoir donné suite aux signalements effectués par les utilisatrices, l’entreprise est convoquée ce jeudi au secrétariat d’Etat à l’égalité femmes-hommes. Objectif affiché par Marlène Schiappa : identifier les dysfonctionnements et proposer des solutions pour améliorer la sécurité des femmes utilisant ce service.

Quand et comment avez-vous été alertée de premiers cas d’agressions sexuelles par des chauffeurs VTC ?

Cela remonte à la fin du mois de novembre. J’ai vu des témoignages publiés sur les réseaux sociaux et des députés m’ont également fait remonter des récits de femmes qui les avaient contactés et on a considéré qu’il y avait un sujet au regard de l’ampleur que prenaient ces témoignages.

Quel est l’objet de cette réunion prévue ce jeudi avec les dirigeants d’Uber France ?

En matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, chacun doit prendre ses responsabilités. Le gouvernement, en proposant des politiques publiques évidemment, mais aussi les entreprises privées. Manifestement, dans les témoignages que nous avons lus, il y a eu des manquements. Quand des femmes disent qu’elles ont signalé des agressions sexuelles ou des viols à Uber et qu’elles n’ont pas obtenu de réponse, c’est un dysfonctionnement.

Ensuite, Uber prévoit la suspension des comptes des chauffeurs ciblés par des accusations d’agressions. Or certains témoins nous disent que ça n’a pas été le cas. J’ai besoin de comprendre pourquoi. Lorsqu’une entreprise privée a connaissance d’un délit ou d’un crime, c’est son devoir d’apporter secours et assistance à la victime et de le signaler aux autorités compétentes. J’ai donc besoin de revenir avec Uber sur tous ces points signalés par les victimes, de savoir ce qu’eux estiment avoir fait ou pas fait, et ce qu’ils peuvent mettre en place pour que ça n’arrive plus.

Concrètement, à l’issue de cette réunion, attendez-vous des engagements de leur part ?

Oui bien sûr ! Vous savez, c’est une grosse pression pour une entreprise privée d’être appelée et convoquée par le gouvernement, ça n’arrive pas fréquemment et j’ai l’impression que c’est pris très au sérieux par cette entreprise mondiale qui a aussi des comptes à rendre à l’international. Si les femmes décident massivement de ne plus utiliser leurs services parce qu’elles ne se sentent pas en sécurité, ils vont avoir un vrai problème commercial au-delà du problème moral et ça, je crois qu’ils l’ont compris.

Et si la réponse apportée ne vous semble pas suffisante, quelle est votre marge de manœuvre ?

Notre marge de manœuvre est très grande. L’étape d’après pourrait être de légiférer mais j’observe qu’il y a une bonne volonté de la part d’Uber. Ses dirigeants se sont montrés disponibles et ont échangé avec nous. Je n’ai pas le sentiment qu’en interne, ils se disent : « Super, des agressions sexuelles et des viols ont lieu via notre plateforme ». Ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté mais plutôt une ignorance sur le sujet. Je suis assez confiante sur la possibilité de trouver des solutions communes. À eux maintenant de faire des propositions.

Uber est directement visé par cette polémique mais ce phénomène touche également d’autres plateformes. Comptez-vous recevoir l’ensemble des acteurs du secteur ?

Je ne l’exclus pas dans un second temps, oui. La majorité des signalements ont été faits en lien avec la plateforme Uber, j’ai donc des questions tangibles à poser à cette entreprise. Par exemple, les femmes expliquent que leurs signalements ont disparu, donc on va commencer par ça mais je n’exclus pas de mettre en œuvre un travail visant l’ensemble des compagnies de VTC avec des engagements des uns et des autres pour renforcer la sécurité des usagères.

Dans plusieurs des témoignages, les victimes font état de fausses cartes VTC, de chauffeurs louant des comptes qui ne leur appartenaient pas. Comment lutter contre ce phénomène alors qu’un contrôle accru et un renforcement des conditions d’accès aux plateformes iraient à l’encontre même du modèle économique de la plupart des plateformes qui ont un besoin important de chauffeurs pour maintenir un prix de la course au plus bas ?

Je comprends cette problématique mais ce n’est pas à moi de trouver une réponse en faveur du business model d’Uber. Ma préoccupation et mon rôle c’est de protéger les femmes des violences sexistes et sexuelles. Je ne suis pas directrice de la stratégie sécurité d’Uber, c’est à eux de proposer des solutions. Ils doivent trouver un moyen de renforcer les contrôles et permettre à la loi de s’appliquer tout simplement ! Quand un patron d’une entreprise a connaissance d’un crime, d’un viol qui a eu lieu dans son entreprise, il a des responsabilités ! Demander d’appliquer la loi et faire en sorte que la justice puisse passer, c’est un strict minimum et pas une faveur qu’on demande à Uber. Leur promesse commerciale c’est de rentrer chez soi en sécurité, or ça n’a pas été le cas pour un certain nombre de leurs clientes.

Pourriez-vous exiger de la part d’Uber la publication d’un rapport similaire à celui publié sur leur bilan sécuritaire aux Etats-Unis mais appliqué à la seule situation en France ?

Uber France a déjà annoncé qu’une enquête interne était lancée sur les dysfonctionnements liés à ce sujet. On verra si les résultats de cette enquête sont rendus publics ou pas. Je pense qu’il faut surtout engager un dialogue avec les victimes. Beaucoup d’entre elles nous ont fait part du silence d’Uber. La moindre des choses quand une femme vous fait part d’une violence sexuelle, c’est de lui répondre, de lui dire que vous l’avez entendue ! Je souhaite qu’Uber prenne contact avec toutes les victimes, c’est un minimum moral

Le fondateur d’un syndicat de VTC lillois plaide pour la mise en place de la reconnaissance faciale pendant les trajets. On évoque aussi la possibilité de mettre en place des caméras à l’intérieur des véhicules. Qu’en pensez-vous ?

Il ne m’appartient pas de dire si telle ou telle piste est bonne ou mauvaise, les juges de paix, in fine, ce sont les utilisateurs et les utilisatrices. Et ça, ils le savent très bien. Si les femmes estiment que les mesures mises en place sont suffisantes pour assurer leur sécurité, elles continueront d’utiliser la plateforme.

Depuis un an, des plateformes de VTC 100 % féminines, avec des conductrices et non plus des conducteurs, se sont développées. Y êtes-vous favorable ?

Je trouve ça dommage philosophiquement. Le but c’est qu’on arrive à une mixité, à partager le même espace de travail, de loisir, de transports et que les femmes puissent se sentir en sécurité dans un espace clos dans une voiture, même seule avec un homme inconnu. On parle sans cesse de vivre ensemble, le vivre ensemble c’est faire en sorte qu’une femme puisse monter dans une voiture conduite par un homme sans se sentir en danger. Maintenant, je ne jette évidemment pas la pierre aux femmes victimes de violences ou qui craignent de l’être et qui trouvent cette solution comme un refuge.