Réforme des retraites : « Sans portable, on n’avait pas d’infos précises »… Ils ont connu 1995 et racontent leurs souvenirs

SOCIAL En 1995, deux millions de personnes sont descendues dans la rue contre la réforme des retraites, et les Français ont connu trois semaines de grèves dans le service public

Delphine Bancaud

— 

Le 24 novembre 1995, lors d'une manifestation.
Le 24 novembre 1995, lors d'une manifestation. — Derrick Ceyrak/AFP
  • En 1995, le gouvernement Juppé prévoit une réforme du système des retraites, des régimes spéciaux et de la Sécurité sociale. Il rencontre une opposition massive qui se solde par trois semaines de grèves.
  • Les lecteurs de 20 Minutes qui ont connu cette période en gardent des souvenirs forts.
  • Positifs pour les grévistes et certains Français qui ont fait l’expérience de la solidarité. Mais négatifs pour ceux qui ont surtout gardé en mémoire les problèmes de transports auxquels ils ont été confrontés.

Trois semaines de grèves qui ont laissé plein de souvenirs. En 1995, le gouvernement Juppé prévoit une réforme du système des retraites, des régimes spéciaux et de la Sécurité sociale. Les colères se conjuguent, les transports publics s’arrêtent, ainsi que plusieurs administrations. Une période de notre histoire sociale que beaucoup de Français évoquent actuellement, en pleine grève contre la réforme des retraites.

Et qui a laissé des souvenirs encore plus forts aux grévistes de l’époque, comme Paule, qui a répondu à notre appel à témoins : « J’ai bien sûr fait grève, car je travaillais à la Sécu. Nous avons obtenu un résultat qui, sans être parfait, a été satisfaisant ». Marianne, qui était encadrante de nuit au centre de tri postal de Creil (Oise), se souvient aussi de cette période avec émotion : « Même si les cadres étaient réquisitionnés tour à tour pour assurer la sécurité, nous avons tenu trois semaines en occupant les locaux. On avait fait un feu avec des palettes pour se réchauffer et d’ailleurs, le bitume en a gardé la trace pendant des années. Les agents SNCF venaient nous rejoindre pour des AG », évoque-t-elle. Ivan, qui était cheminot à l’époque, est encore plus nostalgique : « Gréviste durant les trois semaines, j’ai passé un moment inoubliable entre AG, manifs grandioses, relations entre collègues et citoyens, fraternisation… ».

« Je faisais 100 km par jour pour me rendre à mon travail »

Mais du côté des non grévistes, ce sont surtout les problèmes de transports qui ont marqué les esprits. « C’était une autre époque. Sans téléphone portable, nous n’avions pas d’informations précises », explique d’emblée Guy. Laurence se rappelle cette période compliquée juste avant Noël : « Je me souviens très bien qu’aucun train, aucun métro n’a circulé pendant trois semaines… Je me déplaçais à pied, très tôt le matin ». Et pour ceux qui prenaient la voiture, c’était la galère. « Je faisais 100 km par jour pour me rendre à mon travail. Embouteillages monstres ! », se remémore Dominique. Idem pour Guy : « Les actifs étaient beaucoup plus nombreux à se rendre au travail en voiture qu’aujourd’hui. Donc la circulation était monstre aux heures de pointe. On partait à 5 h du matin de grande banlieue pour arriver à 8 ou 9h à Paris ». Et certains alternaient différents modes de transport, comme Cécile : « En 1995, je vivais à Issy-les-Moulineaux et j’étais au lycée en seconde à Paris. Je ne suis allée en cours qu’une seule fois en trois semaines. J’ai dû prendre un car, un bateau et marcher de Bercy à Place d’Italie. A peine arrivée en cours, trois heures après, il fallait repartir pour ne pas rater le car. La première semaine, c’était sympa, ça faisait des vacances. La deuxième, ça a commencé à être long. On avait des examens blancs en décembre, tout a été reporté en janvier », évoque-t-elle.

Pour s’adapter à la situation, chacun avait sa stratégie. Elire domicile ailleurs que chez soi, comme Catherine : « J’habitais à Louvres (Val-d’Oise) et il n’y avait aucun train. Je suis allée dormir chez ma grand-mère à Paris et j’allais au travail à pied ». Hugues, lui, avait choisi de décaler ses horaires de boulot : « Comme j’habitais à 45 km de Paris, où je travaillais, je partais à 5 h du matin en voiture pour revenir chez moi vers 22h. Je n’ai donc pas été ennuyé ».

« Un fort esprit d’entraide existait »

Et cette longue grève a posé des problèmes de boulot à plusieurs de nos lecteurs. « Je travaillais à l’opposé de chez moi. Pas question pour l’employeur d’envisager une solution de télétravail (moins dans les esprits que maintenant). On partait à 5-6h du matin et on mettait au moins 4 heures pour arriver chaque jour », raconte Hannah. Et pour certains, il était tout bonnement impossible de se rendre au boulot, comme Olga : « Je suis restée sans travail tout le mois de décembre », regrette-t-elle. Même galère pour Sophie : « J’ai dû poser des jours de congé ». Certains ont dû aussi rattraper le retard accumulé dans le travail, comme Sophie : « Je devais être sur le pont pour les patients. Il fallait se débrouiller pour rattraper les actes non réalisés ». Quant à ceux qui ont dû payer pour aller travailler, ils en gardent un souvenir amer, à l’instar d’Aude : « J’habitais à Marseille et je travaillais à Manosque. Et je n’avais pas le permis. J’ai travaillé à blanc tout le mois de décembre parce que mon salaire est parti en taxi… une horreur ! Quand je pouvais en attraper un, les chauffeurs gonflaient leurs tarifs ! ».

Mais les périodes exceptionnelles permettent aussi à certains de sortir de la routine, de faire des rencontres, de s’entraider… Pour Nicole, les grèves de 1995 lui ont permis de découvrir Paris différemment : « Je travaillais dans un lycée rue de Varennes. J’habitais à Thiais et tous les matins à 6h, je partais à pied pour prendre mon travail à 8h15. Je garde un bon souvenir de ces marches matinales en bord de Seine », évoque-t-elle. Beaucoup évoquent aussi la solidarité qui s’est manifestée lors de ces trois semaines. « Un fort esprit d’entraide existait pour pallier l’absence de transports publics. Le covoiturage et l’auto-stop étaient de mise et l’occasion de rencontres paisibles et amicales », évoque Bernard. « Par souci de solidarité, au bureau, nous avons mis en place un centre d’appels "SOS covoiturage" pour tous les hôpitaux de Paris. Ce qui a généré 150 à 200 appels par jour. Nous mettions en relation des agents pouvant emmener leurs collègues vivant dans les mêmes quartiers qu’eux, aux mêmes horaires. Cela a dépanné bien du monde », se souvient de son côté Irène.

« C’est sur ce trajet que j’ai fait une belle rencontre »

Même enthousiasme chez Sandra : « J’ai adoré la solidarité qu’il y a eue à cette période. Je me souviens avoir fait beaucoup d’auto-stop. Il y avait toujours des gens qui m’accueillaient dans leur véhicule et nous avions le temps de faire connaissance, puisque nous restions bloqués des heures dans le trafic ». Et les échanges étaient souvent de qualité, selon Nicole : « Je rencontrais des gens cools et personne n’était stressé le soir », affirme-t-elle.

Et pour une de nos lectrices, les grèves ont même tissé le décor d’une belle histoire d’amour : « J’ai effectué l’itinéraire Porte de Champerret-Porte de Saint-Ouen à pied pendant une semaine. C’est sur ce trajet que j’ai fait une belle rencontre. Cet homme travaillait à GDF, qui était situé à Porte d’Asnières. Il habitait… Porte d’Italie. Comme quoi, grève et marche à pieds peuvent déboucher sur de bonnes surprises ! », lance-t-elle.