Gérald Bronner redoute l’émergence d’une « démocratie des crédules»

Vis!ons Le sociologue estime que la dérégulation du marché de l’information pourrait porter un coup fatal à nos organisations

Propos recueillis par Antoine Magallon

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Pour Gérald Bronner, la dérégulation du marché de l’information pourrait porter un coup fatal à nos organisations.
Pour Gérald Bronner, la dérégulation du marché de l’information pourrait porter un coup fatal à nos organisations. — Getty Images

Il a fait des sectes, des processus de radicalisation mais aussi des fake news ses domaines d’expertise. Gérald Bronner est un sociologue inquiet. Pour ce professeur à l’université Paris-Diderot, la dérégulation du marché de l’information pourrait porter un coup fatal à nos organisations.

Face aux fake news, comment développer notre esprit critique ?

Nous croulons sous une masse d’informations qui n’a jamais eu d’équivalent dans l’histoire, et de très loin. Cela crée des perturbations car une part, même infime, de ces informations est mensongère. Aujourd’hui, chacun est devenu un opérateur sur un marché dérégulé. Nous pouvons tous délivrer et partager un message, mais, avant cela, nous avons besoin de maîtriser certains outils. Ne pas céder trop facilement aux biais de confirmation, ne pas partager sans lire, faire attention aux raisonnements qui paraissent vrais mais qui sont faux du point de vue de la norme scientifique. C’est ça, développer son esprit critique.

Pourquoi croit-on aux fake news ?

Prenons l’exemple des vaccins. Les antivaccins sont les plus motivés et donc les seuls à donner leur point de vue. Comme une bonne équipe de VRP de la crédulité, ils font du marketing cognitif. C’est-à-dire qu’ils accumulent les arguments douteux, mais dont la masse donne le sentiment que tout ne peut pas être faux. En réalité, vous croulerez sous un ensemble de faits pseudo-scientifiques. C’est ainsi que la crédulité se répand.

Si bien que vous vous inquiétez de l’avènement d’une « démocratie des crédules ». Qu’est-ce que c’est ?

La démocratie, c’est une arborescence des possibles et il en existe toutes sortes. Dont une démocratie au garde-à-vous devant une opinion publique dévoyée, qui se trompe, mais qui impose son point de vue majoritaire. C’est ça, la démocratie des crédules, c’est une dystopie. Je ne dis pas que nous y vivons déjà, même si elle a peut-être déjà pris le pouvoir dans certains pays.

Est-ce la fin des démocraties éclairées comme en rêvaient les auteurs des Lumières ?

Non, je ne crois pas que l’histoire soit écrite mais il y a de quoi être inquiet. Que ce soit grâce à la baisse du temps de travail ou la hausse de l’espérance de vie, nous avons plus de temps de cerveau disponible aujourd’hui. Mais qu’allons-nous en faire ? L’utiliser pour regarder des vidéos de chats ? Peut-être allons-nous passer un temps de plus en plus important à contempler des fictions. Que va-t-il arriver avec la réalité virtuelle ? Aurons-nous encore envie de vivre dans la vie qui est la nôtre et qui sera peut-être beaucoup plus morne que la vie virtuelle ? Savoir ce que nous allons faire de ce temps d’attention libéré, c’est l’enjeu des enjeux.