Grève du 5 décembre : Pourquoi la réforme des retraites est un sujet explosif pour les profs

EDUCATION Ce jeudi, 51 % des enseignants du premier degré et 42 % de ceux des collèges et lycées étaient en grève, selon le ministère de l’Education

Delphine Bancaud

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Les enseignants et les parents manifestent contre la réforme des retraites à Marseille, le 14 octobre 2010.
Les enseignants et les parents manifestent contre la réforme des retraites à Marseille, le 14 octobre 2010. — GERARD JULIEN / AFP
  • La plupart des syndicats de l’éducation ont appelé les 900.000 enseignants à la grève.
  • Selon eux, la réforme des retraites pourrait pénaliser la profession si elle ne s’accompagne pas de revalorisations salariales conséquentes.
  • Le gouvernement s’y est engagé, en agissant d’abord sur le niveau de primes.

Ils sont inquiets pour leurs vieux jours. Les enseignants sont nombreux à faire grève ce jeudi, pour protester contre la réforme des retraites que prépare le gouvernement. Dans le premier degré, le taux de grévistes est de 51 % et dans le second degré, il est de 42 %, selon les chiffres communiqués par le ministère de l’Education. 

Sans surprise, les syndicats font état d’une mobilisation encore plus forte : « 70 % des enseignants du primaire sont en grève », a affirmé à l’AFP Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire. Dans les collèges-lycées, le Snes-FSU (premier syndicat du secondaire) fait état, dans un communiqué, de 75 % des personnels d’enseignement, d’éducation et d’orientation, AESH, grévistes ce jeudi. « On a presque atteint le niveau maximum de grévistes. Car 25 % des enseignants sont des grévistes réguliers et 35 % des grévistes occasionnels », relève Laurent Frajerman, chercheur spécialiste de l’engagement enseignant à Paris I et à l’institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire (FSU).

Les primes, au cœur de la réflexion

Les syndicats redoutent que les enseignants soient pénalisés par la refonte du système, qui prévoit une retraite calculée sur l’ensemble de la carrière et non plus sur les six derniers mois d’activité. Ils pourraient donc être les grands perdants de la réforme, s’il n’y avait pas d’action corrective du gouvernement à leur égard. D’autant que leurs pensions ne sont déjà pas mirobolantes : en 2017, le niveau moyen pour un enseignant du premier degré s’élevait à 2.504 euros et à 2.850 pour un prof du second degré.

Conscient de ce risque, le gouvernement s’est engagé à ce que les enseignants conservent le même niveau de pension et Jean-Michel Blanquer leur a même écrit à ce sujet. En compensation du nouveau mode de calcul, les retraites intégreraient les primes et indemnités. Mais problème, les enseignants perçoivent peu de primes par rapport à d’autres cadres de la fonction publique : « Dans le primaire, elles représentent 10 % de leur salaire, dans le secondaire c’est 20 %, contre 22 % en moyenne pour un cadre de la fonction publique », explique le ministère de l’Education à 20 Minutes. L’idée serait donc d’augmenter progressivement les primes. Une compensation qui pourrait coûter près de 10 milliards d’euros, selon les premiers calculs du gouvernement. « Cette revalorisation salariale s’accompagnerait d’une réflexion sur le métier d’enseignant et sur ses conditions d’exercice », explique-t-on aussi rue de Grenelle.

« Nous ne disposons d’aucun élément pour faire confiance »

Mais du côté des syndicats, certains doutent de l’engagement du ministre. Le Snes-Fsu a mis en place un simulateur des futures retraites, agitant la menace de pertes pouvant aller de 300 à 900 euros par mois sur les pensions. Ce qui a fait bondir Jean-Michel Blanquer : « Quand je vois les simulateurs qui circulent pour faire croire qu’il y aura une baisse des pensions, ce n’est pas sérieux car en réalité, nous garantissons qu’il n’y aura pas de baisse », a-t-il déclaré mardi.

« Nous ne disposons d’aucun élément pour faire confiance. Et trop de questions sont en suspens : quel est le montant de la revalorisation salariale ? Quel en sera le calendrier ? Par ailleurs, nous ne voulons pas que le gouvernement agisse uniquement sur les primes, mais aussi sur les niveaux de rémunération. Il faut notamment revoir les grilles salariales de début de carrière », estime Frédéric Marchand, secrétaire général de l’Unsa éducation. « Le principe même d’une augmentation des primes dérange les enseignants, car tous ne toucheront pas le même montant. Par ailleurs, on se demande comment elles seront attribuées : pour en bénéficier, les profs devront-ils faire des heures supplémentaires, accepter de nouvelles missions, travailler en REP (Réseau d’éducation prioritaire), animer des stages de révisions pendant les périodes de vacances scolaires ? », interroge Laurent Frajerman.

« Il ne peut pas y avoir de contrepartie »

Autre crainte des syndicats : que la réflexion sur le métier d’enseignant prévue avec la revalorisation salariale s’accompagne d’une détérioration des conditions de travail. « Il ne peut pas y avoir de contrepartie. Nous refuserons que nos tâches soient alourdies et que notre temps de service soit augmenté », prévient Frédéric Marchand.

En attendant, les concertations se poursuivent. Le gouvernement fera des annonces mi-décembre. « Et à partir de janvier, le ministère et les organisations syndicales travailleront à des scenarii de revalorisation salariale », explique-t-on rue de Grenelle. Reste à savoir si les profs maintiendront la pression d’ici là. Des assemblées générales sont prévues ce jeudi soir pour décider de la suite du mouvement. Le Snes-FSU a d’ores et déjà appelé à une nouvelle mobilisation le 10 décembre. « On peut imaginer qu'au moins 25 % de grévistes habituels se mobiliseront la semaine prochaine, mais pas forcément tous les jours », estime Laurent Frajerman. Pour le chercheur, les mesures obtenues par le mouvement des « Gilets jaunes » pourraient aussi donner des idées aux profs : « Cela leur a montré qu’un mouvement social déterminé peut faire reculer un gouvernement », lance-t-il.