VIDEO. Lanceur d’alerte : « Ce dentiste mutilait des gens, en particulier des femmes. Ce n’était pas possible ! »

EXPOSE(S) Ancienne enseignante dans la Nièvre, Nicole Martin a été l’une des nombreuses victimes d’un dentiste peu scrupuleux. Elle a tout fait pour dénoncer ses pratiques et le faire condamner

Propos recueillis par Emilie Petit

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Nicole Martin chez elle, dans le Morvan, en novembre 2019.
Nicole Martin chez elle, dans le Morvan, en novembre 2019. — Emilie Petit/20 Minutes
  • Maltraitance en Ephad, risques sanitaires, dysfonctionnements du système politique… Ces hommes et ces femmes ont permis de dévoiler des scandales jusqu’ici ignorés du grand public.
  • Cette semaine, Nicole Martin nous raconte comment elle a dû batailler pour qu'on la croie, face à un notable, le dentiste de Château-Chinon (Nièvre), qui mutilait ses patients. 

Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort. Seuls face à une entreprise, à des lobbys, à des laboratoires pharmaceutiques et même parfois face à l’Etat, ils signalent une menace ou un préjudice au nom de l’intérêt général. 20 Minutes leur donne la parole. Cette semaine, Nicole Martin nous raconte comment elle a mené une guerre sans merci contre un dentiste qui l’a mutilée, ainsi que plusieurs de ses patients.

« La première fois que je suis allée chez Jacobus Van Nierop, c’était en février 2011. J’avais perdu un plombage et mon dentiste habituel était en vacances. Je savais qu’un nouveau dentiste venait de s’installer à Château-Chinon (Nièvre). Et je voulais impérativement sauver ma dent ! Donc j’ai appelé et j’ai eu un rendez-vous pour le lendemain matin. Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. On n’a jamais un rendez-vous aussi rapidement.

Quand je suis arrivée, il s’est présenté. Il était assez impressionnant, genre rugbyman. Tout avait l’air relativement moderne dans le cabinet. Il m’a dit : "petite piqûre". J’étais assez surprise parce que, pour un plombage, on ne fait pas de piqûre. En partant, il m’a dit de revenir le lendemain. Puis, le lendemain, il m’a donné un autre rendez-vous. J’avais l’impression que rien n’allait. J’ai commencé à me demander si mon ancien dentiste avait vraiment bien fait son travail. Ou si, avec l’âge, l’ostéoporose avait fragilisé mes dents qui se déchaussaient plus facilement.

« 80 % des actes médicaux que ma mutuelle avait pris en charge n’avaient pas été réalisés. Il y avait même un soin déclaré sur une dent que je n’avais plus ! »

Un jour, il m’a couronné une dent. Quand je suis ressortie de son cabinet, j’avais une drôle de sensation. Comme si elle était trop petite. Et c’était douloureux. Donc j’y suis retournée le lendemain matin pour lui demander de faire quelque chose. Il m’a répondu : "moi, percer la dent et le pus va sortir". Là, je me suis dit : "il est fou". Mais je l’ai laissé faire. Sauf que le lendemain matin, j’avais toujours aussi mal. Donc je suis retournée à son cabinet une nouvelle fois, et je lui ai demandé d’enlever cette couronne. Ce qu’il a fini par faire… En même temps que la dent ! Une dent saine !

J’avais aussi de nombreux remboursements de la Sécurité sociale. Je me suis donc mise à éplucher tous mes relevés MGEN. Et là, surprise : j’ai découvert que lors de mon premier rendez-vous, il avait compté 14 soins ! J’ai fini par retourner voir mon ancien dentiste qui s’est aperçu, en m’auscultant, que 80 % des actes médicaux que ma mutuelle avait pris en charge n’avaient pas été réalisés. Il y avait même un soin déclaré sur une dent que je n’avais plus !

« Il y avait des personnes âgées, des personnes sans défense, dans un milieu rural où se faire soigner était déjà compliqué ».

Quelques semaines plus tard, j’ai croisé une de mes anciennes élèves qui travaillait dans le cabinet de Van Nierop et je lui ai demandé : "Il faut que tu me dises. Est-ce qu’il n’y a que moi qui ai un problème avec ce dentiste ?". Elle m’a répondu non. Et m’a même dit qu’on était "un certain nombre". Je lui ai demandé de me donner les noms des autres patients qui avaient eux aussi été maltraités.

A ce moment-là, j’avais deux possibilités : soit je retournais chez mon dentiste qui me soignait et on n’en parlait plus jamais, soit je fonçais. Je ne me voyais pas laisser Van Nierop continuer à pratiquer alors qu’en face, il y avait des personnes âgées, sans défense, et qu’on était dans un milieu rural où se faire soigner était déjà compliqué. Donc je me suis dit : "ce gars-là, il faut qu’on l’arrête !". Ce dentiste était en train de piller nos mutuelles et mutilait des gens, en particulier des femmes. Ce n’était pas possible !

« Avec le recul je me dis quand même qu’il fallait avoir la santé parce qu’il y a eu des moments très durs. »

Je suis donc allée, dans un premier temps, déposer plainte à la gendarmerie. Je suis tombée sur un officier de police judiciaire qui m’a tout de suite mise en garde : "Mme Martin, vous n’arriverez jamais à rien si vous êtes en individuel. Il faut impérativement monter une association. Si vous êtes seule, contre le monde médical, vous ne pourrez rien." J’ai contacté les autres patients, et nous avons créé une association de victimes.

Dans Château-Chinon, on passait vraiment pour des illuminés. J’avais l’impression qu’on nous soupçonnait de mentir ! Beaucoup de gens disaient : "on a enfin trouvé un dentiste, et voilà qu’ils ne sont pas contents". Avec le recul, je me dis quand même qu’il fallait avoir la santé parce qu’il y a eu des moments très durs.

« Les personnes que l’on avait en face de nous essayaient, à chaque fois, de nous déstabiliser, de faire en sorte que l’on se mette à pleurer, et que l’on finisse par s’excuser. »

J’ai ensuite rencontré la procureure de la Nièvre qui venait tout juste de prendre son poste. Nous venions de fonder notre association. Elle a tout de suite décidé d’ouvrir une enquête, et peu de temps après, Jacobus Van Nierop a été mis en examen.

Je dois avouer que je n’ai pas été très tendre avec certains politiques. Mais ils étaient tellement persuadés que je racontais n’importe quoi ! Quand je me suis retrouvée dans les locaux de la Sécurité sociale avec la directrice et le président du conseil d’administration, ce dernier m’a répondu, incrédule : "mais voyons, vous faites une caricature de cet homme-là." Je lui ai rétorqué : "monsieur, j’aurais bien aimé que la caricature en question me soigne les dents". Il fallait avoir du répondant. Les personnes que l’on avait en face de nous essayaient, à chaque fois, de nous déstabiliser, de faire en sorte que l’on se mette à pleurer et que l’on finisse par s’excuser. J’ai souvent eu l’impression d’être jugée car j’osais m’en prendre à un professionnel du monde médical.

Au total, il a bien fallu deux ans et demi pour réussir à tout mettre en branle. Et comme j’avais lancé cette affaire, il me paraissait évident d’aller au bout. Il est vrai que je ne pensais pas que ça durerait si longtemps. Cinq ans, quand même ! Passer le flambeau, ça m’est sûrement venu à l’esprit. Le problème, c’était à qui ? Car, à l’oral, il fallait quelqu’un qui ne se laisse pas démonter. Il fallait, au départ, quelqu’un qui ose. Et ce qui m’a fait tenir, c’est l’espoir d’un procès.

« Si je n’avais pas lancé le collectif et si je n’avais pas eu mon mari, j’aurais peut-être abandonné. »

Quand j’ai entendu qu’il prenait huit ans de prison ferme, j’avais envie de hurler de joie. Ça a été un soulagement. J’ai tout zappé après. On nous a fait des croche-pieds. Certains ont même voulu déposer plainte contre moi pour diffamation. Des gradés de gendarmerie ! Il y a aussi des victimes, membres du collectif, qui m’ont injuriée en disant que je n’étais bonne qu’à passer à la télévision, que je ne faisais ça que pour l’argent. Si je n’avais pas lancé l’association et si je n’avais pas eu mon mari à mes côtés, j’aurais peut-être abandonné.

Quand ça a été fini, ça a été le silence total. J’avais prévenu que j’arrêtais tout. Avec les membres du collectif, on a continué à se voir de temps en temps, mais c’est tout. J’ai fini par brûler tous mes dossiers. Ça m’a fait un bien fou. Aujourd’hui, à Château-Chinon, quand on me croise, on me voit comme celle qui a fait tomber le dentiste, le notable du village. Même s’il a été extradé en Hollande, j’ai encore un peu peur. A chaque fois que je dois aller voir ma belle-mère qui habite à Montsauche-les Settons, près de l’endroit où habitait Van Nierop, mon mari m’accompagne. Je ne veux pas y aller seule. Car je reste persuadée qu’il reviendra un jour ici, sur les lieux du crime. Aujourd’hui, j’appréhende beaucoup le monde médical. Je n’avais jamais pensé qu’on pouvait truander comme ça. »

20 secondes de contexte

Jacobus Van Nierop a été condamné, le 26 avril 2016, à huit ans de prison ferme pour « violences volontaires, fraudes sociales, faux en écriture, déclaration mensongère et escroqueries à l’assurance », et à une interdiction définitive d’exercer la profession de chirurgien-dentiste. Écroué à la maison d’arrêt de Saran, près d’Orléans, l’ex-praticien néerlandais a été conduit, à sa demande, dans un centre de détention des Pays-Bas à la fin de l’été 2017, où il purge désormais sa peine. Au total, plus d’une centaine de victimes s’étaient constituées partie civile lors de son procès.