Précarité : « S’il n’y a pas de réveil du gouvernement sur la vie étudiante, les jeunes vont durcir le ton »

« 20 MINUTES » AVEC... Orlane François, présidente de la Fage, estime que la tension monte depuis plusieurs mois

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Le 27 novembre 2019, à Paris, la présidente de la Fage, Orlane François, dans le studio de 20 Minutes
Le 27 novembre 2019, à Paris, la présidente de la Fage, Orlane François, dans le studio de 20 Minutes — Olivier Juszczak/20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous hebdomadaire « 20 Minutes avec… ».
  • Orlane François, présidente de la Fage, la première organisation étudiante, revient sur les difficultés financières auxquelles sont confrontés de nombreux étudiants.
  • Malgré certaines mesures annoncées par le gouvernement depuis l’immolation par le feu d’un jeune homme dénonçant ses conditions de vie, elle considère que le compte n’y est pas. Et prévient d’un risque d’amplification de la mobilisation des étudiants.

Trois semaines après l'immolation par le feu d'un étudiant lyonnais pour dénoncer la précarité de ses conditions de vie, l’émotion est toujours vive dans les universités. Si Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, a annoncé plusieurs mesures après le drame, pour Orlane François, présidente de la Fage, elles restent insuffisantes. Elle évoque la possibilité d’un durcissement du mouvement en cas de statu quo.

Avez-vous des nouvelles de l’étudiant lyonnais qui s’est immolé par le feu pour dénoncer ses conditions de vie difficiles ?

Il a été placé dans un coma artificiel dans un service des grands brûlés à l’hôpital, et son état est stationnaire.

Son geste a mis en lumière la question de la précarité de certains étudiants. Sentiez-vous monter cette problématique ces dernières années ?

Depuis quelques mois, on sent une tension plus forte sur le sujet. Nous avions déjà alerté le gouvernement l’an dernier, au début du mouvement des « gilets jaunes », dont certains étudiants faisaient partie. Et nous savions que si le gouvernement n’agissait pas rapidement sur les questions de vie étudiante, il retrouverait des jeunes dans la rue. D’autant que les étudiants ont été oubliés dans le plan pauvreté de 2018. Or, selon l’Insee, 20 % des jeunes vivent sous le seuil de pauvreté.

Aujourd’hui, 38 % des étudiants touchent une bourse. Faut-il augmenter le nombre de bénéficiaires ?

Oui, car une bonne part des étudiants issus des classes moyennes inférieures n’en bénéficient pas. Une réforme des bourses est à nos yeux nécessaire : il faut revoir les critères d’attribution et la manière dont les montants sont calculés. Nous estimons aussi qu’il faut supprimer les échelons, car les effets de seuil sont très conséquents. Pour 10 euros de plus sur les revenus annuels des parents, un étudiant peut passer à l’échelon inférieur de bourse et perdre 100 euros par mois. On a l’impression que le gouvernement a entendu cela. Mais la réforme des bourses annoncée en 2018 n’a jamais réellement abouti. Les paroles sur cette question-là ne suffisent plus, le gouvernement doit passer à l’action.

Vous souhaitez aussi une revalorisation des bourses, mais le gouvernement vous rétorque qu’elles ont déjà été augmentées il y a deux mois…

Oui, elles ont été revalorisées de 1,1 %, ce qui équivaut à peu près à l’inflation de cette année. On avait salué ce geste. Mais cela faisait depuis 2014 qu’elles n’avaient pas été revalorisées. Et cette augmentation ne vient pas rattraper toutes ces années où il n’y a rien eu. Nous réclamons donc une augmentation de 20 % des montants. Parce que même en touchant le plus haut (autour de 500 euros par mois), la vie étudiante coûte en moyenne 1.000 euros par mois. Même en ajoutant les APL (aides personnalisées au logement), cela ne permet pas à un jeune d’assumer toutes les dépenses du quotidien. Nous pensons aussi qu’il faut supprimer la demi-part fiscale qui vient avantager les foyers les plus riches. Ce qui permettrait de redonner plusieurs milliards d’euros à l’Etat, qu’il pourrait réinvestir dans les aides directes aux étudiants.

Qu’attendez-vous du futur Revenu universel d’activité (RUA) ?

Nous voulons d’abord que le public des 18-25 ans soit intégré au dispositif. Pour les jeunes non actifs et sans formation, nous souhaitons qu’ils aient accès à un RSA jeune dans le cadre du RUA. Pour le public étudiant, nous sommes favorables à une aide globale indépendance, qui comprendrait les aides au logement, la bourse, les aides régionales. Mais nous ne souhaitons pas une aide universelle pour tous les étudiants, car tous n’en ont pas besoin. Il faut aussi qu’en cas de rupture avec sa famille, un étudiant puisse être sorti du foyer fiscal parental pour obtenir une aide correspondant à ses besoins. Et pour l’heure, il n’y a aucun engagement financier du gouvernement sur le RUA, alors qu’il devrait être conséquent.

Le non-recours à certaines aides est-il une réalité, comme l’indique le gouvernement ?

Oui, car tous les étudiants ne sont pas au courant des aides qui existent et pour demander un soutien financier, il faut attendre plusieurs semaines. La mise en place du numéro vert pour accéder aux aides d’urgence annoncé par Frédérique Vidal peut être utile, mais il ne va pas changer grand-chose. Il faut mieux accompagner les étudiants pour demander des aides d’urgence, car certains ont des difficultés à remplir leurs dossiers. Notamment en renforçant les effectifs d’assistants sociaux dans les universités et les Crous.

Le nombre d’étudiants salariés est-il en augmentation ?

La dernière enquête de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) indique qu’un étudiant sur deux travaille et que pour les deux tiers d’entre eux, ils sont contraints de le faire. Or, plusieurs études montrent que travailler plus de 10 heures par semaine est néfaste à la réussite. D’où des échecs plus massifs et des abandons. De plus, les emplois occupés par les étudiants sont de plus en plus précaires, ce qui pousse les jeunes à cumuler des heures. Et le fait de jongler entre les études et le travail a aussi des répercussions sur le bien-être étudiant.

Seulement 6 % des étudiants sont logés en résidence universitaire. Une faible proportion par rapport aux besoins ?

Le gouvernement doit donner un coup d’accélérateur à la construction de logements universitaires. Au rythme où il va, il ne dépassera pas les 30.000 constructions de logements à la fin du quinquennat, contre les 60.000 prévues initialement. Sous la précédente mandature, il y avait eu 40.000 constructions. Il faut aussi réfléchir à l’ouverture du parc social aux étudiants. Car les délais d’attribution sont trop longs et les étudiants ne sont pas prioritaires. Le développement des colocations dans le parc social serait aussi une solution.

Le gel des loyers dans les résidences universitaires que vous demandiez vient d'être annoncé, est-ce un geste suffisant ?

C'est une première étape, mais il ne faut pas s'arrêter là et regarder dans le détail les différents loyers pratiqués dans les résidences universitaires. Et ne pas exclure d'en baisser certains. Concernant le parc privé, les villes universitaires en tension doivent s’engager dans l’encadrement des loyers, comme Paris. Il faudrait aussi mettre en place des incitations pour que les bailleurs acceptent la garantie Visale. Car pour l’heure, ils ont tendance à mettre les dossiers des étudiants bénéficiant de Visale en bas de la pile.

Quelles sont vos revendications sur les APL (aides personnalisées au logement) ?

Les APL sont toujours la variable d’ajustement. Le gouvernement se traîne un gros boulet depuis le début du quinquennat avec la réduction des APL de 5 euros Par ailleurs, les APL ayant été désindexés, elles n’augmentent plus tous les ans. Il faut impérativement les revaloriser.

Le prix du repas universitaire a augmenté de 20 % entre 2006 et 2019. Faut-il le geler ?

Oui et ce, de manière pérenne. Et les prix proposés dans les cafétérias du Crous doivent être revus à la baisse. On doit aussi développer les épiceries solidaires, où les étudiants peuvent acheter des denrées alimentaires jusqu’à 10 % en dessous des prix du marché.

Pour une fois, vous affichez un vrai front avec les autres organisations syndicales, est-ce que cela va durer ?

Aujourd’hui, on peut dialoguer avec le gouvernement, mais certains dossiers n’avancent pas assez vite. Et sur certains d’eux, le gouvernement n’écoute pas les organisations étudiantes, alors qu’elles sont unanimes. Sur la mesure d’augmentation des frais universitaires internationaux par exemple, l’ensemble de la communauté universitaire était contre. Mais le gouvernement n’en a pas tenu compte. Si on n’avance pas en front commun, on ne fera pas bouger les lignes.

La manifestation de mardi a peu mobilisé… Le mouvement de colère des étudiants va-t-il s’estomper ?

Si on veut qu’il y ait une mobilisation massive des jeunes concernant cette question, cela ne se fera pas du jour au lendemain. La journée de mardi a permis de sensibiliser les étudiants et de leur montrer les possibilités d’action. Mais on ne ferme pas la porte à des mobilisations plus massives s’il n’y a pas d’autres annonces du gouvernement. Car il doit comprendre que la situation ne peut plus durer. Mais la Fage n’appellera pas à la mobilisation le 5 décembre, car nous ne pensons pas qu’il faille brouiller le message sur les retraites avec un autre mot d’ordre sur la précarité étudiante.

S’il n’y a pas de réveil du gouvernement sur la vie étudiante et le fonctionnement des universités, les jeunes vont durcir le ton. Le gouvernement nous dit souvent qu’il n’y a pas d’argent magique. Mais lorsqu’on constate que le service national universel (SNU) coûtera 1,5 milliard d’euros par an, on se demande où sont ses priorités. L’enseignement supérieur n’est pas une dépense, mais un investissement sur le long terme. On sait que lorsqu’on investit 1 euro dans l’enseignement supérieur, cela finit par rapporter 3 euros plus tard.