Inondations dans le Var : Les sinistrés entre fatalisme, « ras-le-bol » et envies de départ

REPORTAGE Les inondations dans le Var sont de plus en plus fréquentes. Après de nouvelles intempéries ce week-end, certains habitants envisagent de quitter le département

Jean Saint-Marc

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Des agents nettoient les dégâts provoqués par de violentes inondations dans le Var et les Alpes-Maritimes, fin novembre 2019.
Des agents nettoient les dégâts provoqués par de violentes inondations dans le Var et les Alpes-Maritimes, fin novembre 2019. — F. Dides / SIPA
  • De violentes inondations ont fait quatre morts et des dizaines de sinistrés, ce week-end, dans le Var.
  • Certains habitants ont été touchés quatre fois en neuf ans. Ils envisagent de vendre leurs maisons.

De notre envoyé spécial au Muy (Var),

Trois bouteilles de champagne ont été sauvées. Un peu boueuses, elles trônent sur le trottoir, à côté d’un Karcher en surchauffe. Leur propriétaire, Jean, n’est évidemment pas d’humeur à trinquer. Ce lundi, il constate les dégâts, trois jours après de violentes inondations, qui ont fait quatre morts et deux disparus dans le Var.

Jean a été envoyé par sa fille, propriétaire d’une maison dans le bas du village du Muy, une des communes les plus touchées cette année. « Encore touchée », précise Jean, qui égrène les dates d’une voix morne :

2010, 2011, 2014, 2019… On est inondé un an sur deux, ou presque, alors qu’on n’avait quasiment rien eu pendant trente ans. Ça devient compliqué. »

Dans la maison, une demi-douzaine de bénévoles de la Croix Blanche s’activent et repoussent une épaisse boue marron à grands coups de raclette. « L’eau est montée à 1 mètre 50, la structure des murs est touchée », annonce l’un d’eux. Jean soupire, résigné. « Ma fille, qui est propriétaire de cette maison de famille, envisage de la vendre. Enfin, si on peut… » Jean est lucide : son bien n’est peut-être « plus vendable » ou le sera « en dessous de sa valeur » car la présence du colérique fleuve Argens dissuadera les acheteurs.

Idris Baba, agent immobilier qui travaille dans le secteur, peut en témoigner : « Je suis en train de vendre une maison qui se trouve en zone inondable, en zone rouge. Elle valait 270.000 euros, elle va partir à 220.000. Alors qu’elle n’a pas été inondée cette année ! » Pour les propriétaires, c’est la déconfiture : un bien payé au prix cher se négocie après un sinistre pour une bouchée de pain, « d’autant que les assurances sont nettement plus chères », précise une autre spécialiste.

« Il veut vendre le plus vite possible »

Un beau pont en pierre, un moulin, une magnifique cascade. Nous sommes désormais sur les bords du Nartuby, un affluent du fleuve Argens. Face à nous, une magnifique villa, grand jardin, piscine couverte. Ce dimanche, vers 18 heures, son propriétaire a fait une demande d’estimation sur le site de l’agence immobilière du coin, en précisant le caractère « urgent » de la requête. « Il veut vendre le plus vite possible, explique Tiffanie Aubouy, agent immobilier pour Orpi à Roquebrune-sur-Argens. On en aura plein comme ça. On ne va pas les rappeler tout de suite, pour leur laisser le temps de se calmer… Mais certains voudront vendre malgré tout. »

Les inondations ont été très violentes, le 23 septembre 2019, dans le Var et les Alpes-Maritimes.
Les inondations ont été très violentes, le 23 septembre 2019, dans le Var et les Alpes-Maritimes. - Frederic DIDES/SIPA

D’autres se raviseront, comme le glisse Philippe, un des bénévoles de la Croix-Blanche, adossé à sa pompe à eau :

Sur le coup de la colère, beaucoup disent qu’ils vont vendre. Ils sont fâchés, c’est la troisième fois que ça leur arrive, ils ne savent plus quoi faire. Mais souvent, ils finissent par rester. Bon, c’est peut-être aussi car ils n’arrivent pas à céder leur maison… »

Liliane Boyer, maire (sans étiquette) du Muy, estime aussi que ces velléités de départ sont surtout « des signes de mécontentement. » « Cela reste difficile de quitter sa maison », rappelle l’édile, qui a pourtant vu une dizaine d’habitants fuir sa commune après les grandes inondations de 2010 : « Le fonds Barnier proposait des sommes pour racheter les maisons les plus touchées, pour ensuite les détruire. Certains ont cédé, et c’est tant mieux, car ces maisons étaient très mal placées. »

« Je partirai les pieds devant »

Tous n’auront pas cette chance : les maisons « un peu » inondables ne bénéficient pas de tels dispositifs. « Je veux bien vendre, mais allez trouver un acheteur », peste le propriétaire d’une grande villa située sur les rives de l’Argens, à Roquebrune. « Vous n’allez pas partir ? » « Si, mais avec les pieds devant », rétorque ce retraité dont la terrasse s’est transformée en île au milieu d’un jardin submergé. Marie-Jo, autre sinistrée, va aussi rester : « A part les inondations, on est bien ici ! »

Au Muy, les automnes sont doux, les printemps ensoleillés, les étés radieux. Les plages sont à deux pas et le Rocher de Roquebrune offre une vue magnifique, depuis l’Argens, justement. Mais pendant quelque temps, Christine aura du mal à s’approcher de ce maudit fleuve. « J’en ai ras-le-bol, ras-le-bol, ras-le-bol, répète-t-elle. A chaque fois, on perd tout. Mais je ne peux pas partir. Je vais aller où ? »