« On fait avec ce qu’on a »... Au sein de la police aussi, le LBD ne fait pas l'unanimité

SÉCURITÉ Si tous les policiers insistent sur la nécessité d’être doté d’une arme intermédiaire lors des manifestations, certains ont de plus en plus de réticence à l’utiliser

Caroline Politi

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Manifestation des gilets jaunes à Paris lors de l'acte 9 des «gilets jaunes».
Manifestation des gilets jaunes à Paris lors de l'acte 9 des «gilets jaunes». — OLIVIER CORERT/SIPA

« Dans sept mois, je ne serai plus habilité à utiliser les LBD et ce sera très bien comme ça », confie Jean*, brigadier d’une compagnie de CRS dans l’est de la France. Depuis un an, il a été mobilisé un nombre « incalculable » de samedis pour sécuriser les cortèges parisiens des « gilets jaunes ». A trois reprises, il a dû faire usage de son lanceur de balle de défense, cette arme dite « intermédiaire », qui tire des balles en caoutchouc. « A chaque fois, j’entrais strictement dans le cadre d’utilisation mais forcément les conditions en manifestation ne sont jamais optimales. On peut se recevoir un parpaing au moment où on vise et notre tir est dévié. Et si on n’a pas de chance, on se retrouve au tribunal », confie le fonctionnaire de 34 ans, qui a décidé de ne pas renouveler son habilitation.

Pour l’heure, aucun policier n’a été mis en examen pour des blessures graves ou des mutilations lors des manifestations des gilets jaunes mais des poursuites semblent inévitables. A Paris, selon le parquet, sur les 212 enquêtes confiées à la police des polices, une cinquantaine a été classée sans suite (notamment car l’infraction n’était pas suffisamment caractérisée) mais 72 procédures sont toujours en cours d’analyse et 18 (les faits les plus graves) ont donné lieu à l’ouverture d’une information judiciaire.

« On ne va pas tirer à balles réelles »

Des procédures qui font bondir les forces de l’ordre. Si certains reconnaissent qu’à « de rares exceptions » des tirs de LBD sont sortis du cadre légal, beaucoup dénoncent des enquêtes qui ne prennent pas en compte la réalité du terrain et s’exaspèrent lorsque des organismes officiels à l’instar du défenseur des droits réclament l’interdiction du LBD. « Quand on nous envoie des projectiles ou qu’on nous charge, il faut bien qu’on puisse répliquer, les tonfas ne suffisent pas et on ne va pas utiliser nos armes de service, tirer à balles réelles », insiste Alexandre, CRS depuis une vingtaine d’années. Comment expliquer cependant que, selon le décompte du journaliste indépendant David Dufresne, 24 personnes ont été éborgnées depuis le début du mouvement alors même que la réglementation interdit de tirer dans le visage ?

« Ce n’est pas une arme particulièrement fiable ni précise à longue distance », estime Julien*, brigadier, chef de groupe dans une compagnie de CRS. Au début de l’année, le fabriquant des LBD a publié un communiqué indiquant que les munitions utilisées en France, d’une autre marque, n’étaient pas adaptées. « En cas d’utilisation de munitions d’autres fabricants, il y a le risque que la précision baisse et le risque de blessures augmente considérablement », indiquait l’industriel. De nouvelles munitions ont été commandées en mars mais plusieurs syndicats ont dénoncé leur manque d’efficacité. « Qui dit armes moins précises dit dommages collatéraux, résume le policier. Le fonctionnaire ne vise pas intentionnellement le visage, mais à longues distances un tir dans le thorax peut malheureusement dévier de quelques degrés et toucher le visage ou la personne derrière. »

« Notre tir peut être dévié »

Certains fonctionnaires mettent également en avant le manque de formation. Pour être habilité à utiliser un lanceur de balle de défense, il faut passer une certification puis repasser l’habilitation tous les trois ans. « Ce n’est pas le LBD en soi qui pose problème, estime Alexandre Langlois du syndicat Vigi. C’est son cadre d’utilisation. On tire cinq balles dans le calme tous les trois ans et ensuite on envoie les policiers en manifestation dans un contexte ultratendu. » A plusieurs reprises, Alexandre a ainsi renoncé à utiliser son LBD pendant les manifestations. « Quand on prend une pluie de projectiles au moment où on arme ou qu’il y a des mouvements, on est moins précis. »

Autant de raisons qui poussent certains fonctionnaires, certes minoritaires, à avoir des réticences à utiliser cette arme. A l’instar de Jean, Alexandre a plusieurs collègues qui ont refusé de repasser leur habilitation. « C’est une certification en moins qui leur évite un risque supplémentaire. » De son côté, Alexandre Langlois affirme avoir de plus en plus de « remontées de collègues qui ont peur d’utiliser leur LBD. Certains préfèrent prendre des risques plutôt que de s’en servir. » Depuis qu’il a pris la décision de ne plus être habilité, Jean n’a pas eu à se resservir de son LBD. Il n’en fait pas une règle d’or et assure que s’il est mobilisé sur des manifestations où son utilisation le nécessite, il s’en servira. « Mais j’hésiterai plus qu’avant, c’est sûr. »

Reste que tous les policiers même les plus critiques quant au LBD insistent sur la nécessité d’être doté d’une arme intermédiaire lorsque la situation s’envenime. « D’autres solutions intermédiaires existent », avance Julien. Et de citer les « pepper balls », des projectiles contenant un gaz irritant, utilisés aux Etats-Unis. Le débat ne semble, pour l’heure, pas une priorité. En février, après que le Conseil de l’Europe critiquait l’usage excessif de la force, Emmanuel Macron a défendu l’usage de cette arme. « Le LBD, ce n’est pas forcément la meilleure des solutions mais on fait avec ce qu’on a », résume Julien.