Grenelle des violences conjugales : Les associations ne veulent « pas de com ni de mesurettes, mais des moyens »

ACCOMPAGNEMENT DES VICTIMES Le gouvernement présente ce lundi les conclusions du Grenelle des violences conjugales

Anissa Boumediene

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Les annonces que fera Marlène 
Schiappa à l'issue du Grenelle des violences conjugales satisferont-elles les associations?
Les annonces que fera Marlène Schiappa à l'issue du Grenelle des violences conjugales satisferont-elles les associations? — Louise MERESSE/SIPA
  • Après plusieurs semaines de concertation, le Grenelle des violences conjugales se conclut ce lundi, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination des violences à l’égard des femmes.
  • Le gouvernement présente un ensemble de mesures parmi celles proposées par les onze groupes de travail créés dans le cadre du Grenelle.
  • L’amélioration de la prise en charge des victimes dans les commissariats, mais aussi dans des lieux d’hébergement dédiés – qui doivent être développés –, est au cœur des mesures à mettre prioritairement en place. Mais pour médecins et associations, beaucoup de travail reste à faire, et les moyens nécessaires doivent être débloqués.

Que va-t-il ressortir de ces semaines de concertations et de débat ? Le gouvernement présente un ensemble de mesures lors de la conclusion du Grenelle des violences conjugales ce lundi, en cette journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Des mesures choisies parmi les soixante proposées par les onze groupes de travail mis sur pied dans le cadre du Grenelle.

Ce vendredi, le ministre de l’Intérieur et la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes ont annoncé le lancement d’une « grille d’évaluation du danger commune aux forces de l’ordre face aux violences conjugales » ainsi que la reconnaissance du « suicide forcé ». Et ce dimanche, Marlène Schiappa a expliqué dans Le Figaro que des centres de prise en charge des hommes agresseurs seraient créés, et que la ligne d’écoute dédiée aux victimes de violences conjugales, le 3919, fonctionnera désormais 24 heures/24 et 7 jours sur 7. Mais la formation des policiers, gendarmes et médecins, la création de plus de places d’hébergement pour les victimes et leurs enfants ou encore la suppression de l’autorité parentale au conjoint violent figureront-elles parmi les annonces ? Les associations, elles, ont de fortes attentes, et espèrent plus qu’une « opération de com' ».

« Il faudrait d’abord appliquer les lois existantes »

En premier lieu, « il faudrait d’abord veiller à faire appliquer les lois et dispositifs qui existent, insiste le Dr Gilles Lazimi, médecin généraliste et membre de SOS Femmes 93 et du  Collectif féministe contre le viol. Les conclusions du rapport Grevio pointent les lacunes de la France sur le terrain de la lutte contre les violences conjugales. Aujourd’hui, il n’y a pas suffisamment d’ordonnances de protection qui sont prises et elles sont peu respectées, les téléphones grave danger restent pour la plupart dans les placards de l’administration, très peu de mesures d’éloignement du conjoint violent sont décidées, toutes les plaintes ne sont pas instruites : il faut commencer par ça ! »

Un avis partagé par Fatima Benomar, membre du collectif féministe #NousToutes. « L’ordonnance de protection est un dispositif qui permet de protéger efficacement les femmes victimes de violences conjugales, pourtant, il n’est quasiment jamais utilisé », condamne-t-elle. En pratique, l’ordonnance de protection est décidée par un juge aux affaires familiales (JAF) qui peut prendre des mesures permettant d’assurer la protection d’une femme victime de violences conjugales. C’est un dispositif clé puisqu’il peut être mis en œuvre sans qu’une plainte n’ait été déposée au préalable. Le JAF peut ainsi éloigner le conjoint violent de la victime, lui interdire de posséder une arme, ou encore attribuer le logement à la victime et prendre des mesures en matière d’autorité parentale. « Les JAF doivent s’emparer de ce dispositif qui peut vraiment aider les victimes », plaide la militante.

« Pas de com', ni de mesurettes, on veut des moyens »

Si des questions sont posées sur l’application des lois existantes, des interrogations sont également soulevées sur l’issue de ce Grenelle. « J’attends de vraies mesures, un électrochoc, plante le Dr Gilles Lazimi. Le rapport de l’Inspection générale de la Justice [publié en octobre] montre que dans 65 % des cas de féminicides, la police était au courant de faits de violences conjugales sur la victime ». Pour le médecin militant, cette réalité glaçante appelle à une prise de conscience gouvernementale assortie de moyens concrets. « Cela fait de nombreuses années que l’on sait très bien ce qu’il faut faire, souligne-t-il. S’il s’agit de faire de ce Grenelle une opération de com', non merci ! On ne veut pas non plus de mesurettes, on veut du concret, des moyens ! »

Des moyens qu’il faut en priorité allouer à « une meilleure formation des médecins, policiers et gendarmes, ainsi que des magistrats. Car être en capacité d’écouter et d’interroger une victime s’apprend, insiste le Dr Lazimi. Une femme qui se rend au commissariat pour porter plainte doit être prise en charge efficacement, avec bienveillance. Elle doit être écoutée, crue et soutenue ». Pour Sandrine Bouchait, présidente de l'Union nationale des familles de féminicides (UNFF), tous les policiers devraient être formés et ceux qui ne prennent pas les plaintes « devraient être sanctionnés ». En outre, « une femme qui va porter plainte au commissariat doit en ressortir protégée, insiste le Dr Lazimi. Pour cela, il faut des places d’hébergement sécurisées pour les victimes et leurs enfants. Aujourd’hui, les associations ne sont pas en capacité de répondre aux besoins, faute de places. Contre ça, il n’y a pas de secret, il faut débloquer des moyens. Et mettre en place des réseaux de proximité qui rassemblent police, justice, médecins, travailleurs sociaux et associations, pour une coordination dans la prise en charge des victimes ».

Au diapason, l’association Osez le féminisme exige « des policiers et magistrats formés, des moyens concrets et réels pour protéger et accompagner toutes les victimes, et lutter contre l’impunité des agresseurs ». Tout comme le collectif #NousToutes plaide « pour la formation des professionnels, abonde Fatima Benomar. Mais aussi pour que les moyens alloués aux associations soient consolidés. Nous attendons un milliard d'euros. Ce chiffre est préconisé par le Haut conseil à l’égalité, preuve que nous ne le sortons pas du chapeau, mais qu’il correspond à des objectifs identifiés, quantifiés et chiffrés ». Parmi les mesures urgentes à financer, le Dr Lazimi souhaite « la prise en charge totale et gratuite des soins pour les victimes de violences conjugales et leurs enfants. Au même titre que les victimes du terrorisme, elles ont besoin de soins médicaux et psychothérapeutiques, dispensés par des professionnels formés aux psychotraumas ».

Une prise en charge des auteurs de violences

Par ailleurs, l’un des angles morts de ce Grenelle portait sur la prise en charge des auteurs de violences conjugales. Si des places d’hébergement d’urgence pour les victimes doivent être créées, comme le gouvernement s’y est engagé, quid de l’hébergement des maris violents, afin de les extraire du domicile lorsqu’ils représentent une menace ? Lors du lancement du Grenelle, Marlène Schiappa avait déclaré : « L’idée de consacrer ce budget aux agresseurs me gêne un peu ».

« La prise en charge des auteurs de violences est un élément qu’il ne faut pas négliger. Comme le préconise l’ancien magistrat Luc Frémiot, nous souhaitons l’ouverture dans chaque département de centres de prises en charge des auteurs de violences », avait insisté Fatima Benomar. Luc Frémiot, dans un entretien récemment accordé à 20 Minutes, déclarait : « il faudrait évincer l’auteur du domicile familial pour provoquer un choc psychologique, (…) et pouvoir confier les auteurs de violences à des psychiatres et psychologues pour les faire réfléchir sur les conditions du passage à l’acte ».

Marlène Schiappa a finalement annoncé dimanche soir, toujours dans le Figaro, qu’un appel à candidatures allait être lancé pour aboutir à la création de deux centres d’hébergement des hommes violents par région d’ici à la fin du quinquennat. « Il ne s’agit pas de placer les tueurs dans ces structures, mais les auteurs de violences conjugales condamnés à des petites peines ou à des peines avec sursis », a indiqué la secrétaire d’Etat.
 

« Nous avons été écartées de ce Grenelle »

Les annonces de Marlène Schiappa satisferont-elles le monde associatif ? « La concertation n’a pas été organisée comme elle aurait dû l’être : nous – comme de nombreuses associations féministes – avons été écartées de ce Grenelle, lancé par un Premier ministre qui a déclaré que la question des moyens était secondaire, déplore Fatima Benomar. Pendant le précédent quinquennat, nous, les associations, étions reçues par la secrétaire d’Etat aux Droits des femmes. Et aujourd’hui, rien. Le Grenelle permettra-t-il le financement de campagnes de prévention et d’éducation contre le sexisme ? On n’en sait rien ». Le Syndicat de la magistrature déplore également de ne pas avoir été associé à ce Grenelle, et préconise pour sa part « des circuits de décloisonnement entre les différents intervenants en matière de violences intrafamiliales et défend l’idée de la création d’un tribunal de la famille », tout en se montrant sceptique sur le renforcement de l’ordonnance de protection.

Malgré tout, Gilles Lazimi vaut encore y croire. « Je suis optimiste, confie-t-il. Le temps n’est plus aux discours et aux incantations, c’est pourquoi je pense, j’espère que le Grenelle va proposer des solutions concrètes ».

De son côté, Marlène Schiappa a assuré que certaines des mesures qui seront annoncées prendront effet « dès le 25 novembre ». D’autres devront faire l’objet d’une loi, dont elle a souhaité que le texte soit voté « avant la fin de l’année », soit d’ici à un mois. Preuve des attentes entourant la fin de ce Grenelle, une mobilisation historique a eu lieu samedi : des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à travers le pays pour dire stop aux violences sexistes et sexuelles, dont 49.000 rien qu’à Paris, selon le cabinet Occurrence.