Sciences po : Des étudiants et des profs dénoncent des cas de harcèlements et d’agressions sexuelles à Aix-en-Provence

AGRESSION L’enregistrement d’un podcast sur le sexisme dans les grandes écoles a libéré la parole d’étudiantes et de professeures sur des cas de harcèlement au sein de Science po à Aix-en-Provence

Adrien Max

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Plus d'un tiers des lycéens et étudiants ont déjà été victimes de violences. (Illustration)
Plus d'un tiers des lycéens et étudiants ont déjà été victimes de violences. (Illustration) — GettyImages
  • L’enregistrement du podcast Yesss, un podcast sur le sexisme, au sein de Science po à Aix-en-Provence, a libéré la parole.
  • Des étudiantes et des professeures dénoncent, depuis, des cas de harcèlement et d’agressions sexuelles.
  • Une mission sur l’égalité a été mise en place mais il y a un cruel manque de moyens.

Ce n’était pas prévu, mais un problème technique a eu le mérite de libérer la parole. Lucie Luthéreau, professeur au sein de Science po à  Aix-en-Provence a raconté devant toute l’assemblée le comportement sexiste qu’elle a dû subir au sein même de l’établissement. « Un autre professeur me disait qu’il avait besoin d’une femme dans le jury pour la parité, mais en réalité c’était pour m’avoir près de lui. Un jour il m’a invité à boire un verre et m’a fait comprendre qu’il avait réservé une chambre », a-t-elle relaté.

Une prise de parole en plein enregistrement du podcast Yesss, un podcast contre le sexisme, justement consacré à cette problématique dans les grandes écoles qui avait lieu mardi soir au sein de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et diffusé dimanche. Un événement pour libérer la parole, révélateur de la problématique du harcèlement et des agressions sexuelles au sein de l’IEP.

Le discours du directeur a choqué

Après ces témoignages, le directeur Rostane Mehdi a pris la parole pour ouvrir le débat. Mais beaucoup d’étudiants ont été interloqués par la façon dont il a abordé ces problèmes. « Tout le monde a été assez choqué parce qu’il n’avait absolument aucune empathie par rapport aux témoignages qu’on venait d’entendre. Sa prise de parole pour défendre l’institution était en décalage total », relate Antoine* qui a assisté au débat. « Il y avait un décalage complet entre ce qui venait d’être dit et notre directeur qui parlait de droit, c’était très violent », ajoute Charlotte*.

En réponse, deux étudiantes en thèse, aussi professeures, et deux étudiantes se sont exprimées pour relater des cas de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles non pris en compte par l’administration, selon elles. « Comment se fait-il qu’un professeur qui met des mains aux fesses des étudiantes, et dont le comportement est connu de tous, puisse encore croiser ces élèves dans les couloirs de l’établissement », se sont étonnées Andrea* et Myriam* face au discours du directeur. Des faits qui remontent à 2014.

Plusieurs témoignages

Depuis, d’autres étudiantes témoignent sur des cas de harcèlement, ou d’agressions sexuelles dans l’établissement. Comme ces deux étudiantes qui confient avoir été agressées sexuellement par l’un de leur camarade. « J’ai été reçue par mon responsable d’étude qui m’a dit que la situation serait rapidement réglée. Mais ensuite, on me dit que le cadre juridique de l’établissement ne permet pas d’exclusion dans la mesure où il ne porte pas atteinte à la réputation de l’école et que les actes commis ne se sont pas déroulés au sein de l’établissement », se désole l’une de ces étudiantes qui compte très prochainement déposer plainte.

Lucie Luthéreau, qui est aussi la responsable de la mission égalité, relate également le comportement d’un prof vacataire : « Il allait aux soirées étudiantes et il envoyait des photos de choucroute avec une grosse saucisse au milieu en disant aux étudiantes "regardez ce qui vous attend" ».

Différence de traitement

Autant de cas qui ne sont malheureusement pas traités de la même façon, comme l’explique Lucie Luthéreau. « Le professeur vacataire a été convoqué par le directeur, il lui a interdit d’aller au gala, et n’a pas renouvelé son contrat. Par contre, il y a d’énormes problèmes sur la façon de traiter le cas de ce professeur qui met des mains aux fesses. Il existe ce genre de cas dans toutes les universités de France, mais c’est un constat d’impuissance », reconnaît la professeure.

Elle ne sait d’ailleurs même pas quelle suite pourra être donnée concernant les agressions de ces deux étudiantes. « Ce qu’a dit le responsable d’étude était dans le but de la rassurer mais en réalité il n’en sait rien, prévient Lucie Luthéreau. J’ai immédiatement alerté le directeur qui m’a demandé de suivre la situation avant que l’on en reparle. Mais pour être sincère, je ne sais pas du tout quelle suite sera donnée, mon rôle est humain, être à leur écoute, être bienveillante, mais je n’ai pas été formée juridiquement. »

Responsable de la mission égalité depuis trois ans, Lucie Luthéreau dépolore ce manque de moyen : « La direction a la casquette juridique, j’ai accepté cette mission pour apporter le côté humain. Mais je n’ai pas été formée à ça et on ne m’a dégagé que 24 heures sur l’année. Vous vous imaginez, ça me laisse à peine le temps d’organiser deux débats. »

« Il faut distinguer l’institution, du directeur »

Mais elle réfute la polémique faite au directeur de l’école. « Il faut distinguer l’institution du directeur. Notre directeur est concerné par cette problématique. Les missions égalité sont obligatoires depuis quatre ans, et beaucoup d’établissements s’en foutent. Ce qui n’est pas le cas de Rostane Medhi. Mais les institutions ont beaucoup de retard en la matière », explique-t-elle.

« J’ai simplement rappelé ce que nous faisons depuis 4 ans au sein de notre établissement, se défend Rostane Medhi, le directeur. Avec la mise en place d’une référente égalité, la mise en place d’une cellule psychologique, J’étais obligé de donner la position de l’établissement. Nous faisons des efforts remarquables sur tous les sujets dont nous sommes saisis, je vous garantis que je les traite ».

Sentiment d’impuissance

Le directeur reconnaît que des choses restent bien évidemment à être améliorées. « Nous allons dispenser des formations à nos personnels afin de recevoir la parole des victimes, pour les mettre le plus en confiance possible. Nous allons également travailler sur la sensibilisation des étudiants et des professeurs sur la notion du consentement. Mais je vous assure que je m’occupe de chaque dossier qui arrive sur le bureau de madame Luthéreau », avance-t-il.

Il reste effectivement beaucoup à faire vu la perception qu’ont les étudiantes sur la prise en compte du harcèlement et des agressions sexuelles par l’IEP. « On nous demande de rassembler des éléments, des dossiers de plaintes. Mais nous, on ne peut pas le faire à la place des autres », expliquent Andrea et Myriam. Résultat, le sentiment d’impuissance domine chez ces jeunes filles. « Chaque élève, agresseur ou non, sortira de cette école avec un diplôme qui vaudra autant que les victimes », regrette cette étudiante. Difficile de libérer la parole dans ces conditions.

*Les prénoms ont été modifiés.