Il y a un an, les « gilets jaunes » : « Je me dis qu'on a loupé quelque chose, je l'ai pas vu venir »… Quand de rares députés LREM ont été sur les ronds-points

NE UN 17 NOVEMBRE (4/4) Pour le quatrième volet de notre série, « 20 Minutes » retrace le samedi un peu spécial de deux députés LREM qui se sont rendus sur un rond-point, à la rencontre des « gilets jaunes »

Laure Cometti

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Le député Yannick Kerlogot (LREM), à droite, face à des gilets jaunes, le 17 novembre 2018 à Plouisy.
Le député Yannick Kerlogot (LREM), à droite, face à des gilets jaunes, le 17 novembre 2018 à Plouisy. — Capture d'écran d'une vidéo de L’écho de l’argoat
  • Il y a un an, le 17 novembre 2018, les « gilets jaunes » multipliaient pour la première fois leurs actions à travers le territoire.
  • Un acte 1 qui a fait basculer citoyens, politiques et forces de l’ordre au cœur d’un mouvement hors-norme. Mais comment chacun a-t-il vécu cette journée si particulière ? 20 Minutes remonte le temps.
  • Parmi la majorité, cible des critiques des manifestants, seule une poignée de députés s’est rendue sur un rond-point bloqué. Ils racontent à 20 Minutes ce samedi où ils sont allés « écouter la colère » et essayer de comprendre ce mouvement.

Dans l’agenda d’un député, le samedi est synonyme de circonscription, inaugurations et mondanités locales. Ce 17 novembre 2018, malgré la mobilisation nationale des « gilets jaunes », la majorité des parlementaires s’en tient à cette routine. Sous le feu des critiques, les députés de La République en marche sont de retour en « circo » aux quatre coins du pays, où les blocages se multiplient.

Certains élus commentent le mouvement sur les plateaux télé ou dans la boucle Telegram (une messagerie sécurisée) dédiée. Mais seule une poignée de députés, sur les 300 que comptent LREM, décide d’aller sur un rond-point, affronter la colère des Français.

« Je me dis que ça va pas être simple »

« La veille, j’apprends qu’un rassemblement était prévu sur le rond-point du Leclerc d’Amboise, et je décide d’y aller », se souvient Daniel Labaronne. Le prof d’économie, député de la 2e circonscription d’Indre-et-Loire depuis 2017, se retrouve devant ce disque de gazon, en face du parking de l’hypermarché, vers 10h. « Ça caille », il y a déjà à peu près 200 personnes en gilet fluo, et des véhicules au ralenti autour du giratoire.

A peine sorti de sa voiture, cocarde bleu-blanc-rouge bien en vue sous le pare-brise – « si je viens, je dois pas y aller masqué ! » –, l’élu commence à serrer des mains en se présentant. « Daniel Labaronne, député LREM d’Indre-et-Loire ». « Les gens ont l’air un peu étonné. La première personne que je vois m’explique : " J’ai du mal à vivre, à boucler les fins de mois, je voudrais plus d’aides ". Dès la deuxième poignée de mains, je me dis que ça va être compliqué, parce que juste à côté, un autre me lance « Je travaille moi, et j’en ai marre de payer pour les autres ». Premier « contraste » de la journée, observe-t-il avec son esprit de synthèse de prof.

« Et là, je reçois un coup de fil de la préfète »

Un peu dérouté, le député enchaîne. « Je parle avec eux, il y a de tout, des artisans, des patrons de PME, des chômeurs, des gens venus pour faire de l’agitation… » Deuxième « contraste ». « Peu à peu, ils commencent à me parler de façon plus agressive. Il y a de plus en plus de monde, on ne s’entend plus, c’est plus possible de dialoguer… »

« On peut parler des taxes que l’on baisse ou pas ? », tente Daniel Labaronne. « Du pipeau ! », « On n’est pas des illettrés ! Vous nous prenez pour des cons ! », coupent les « gilets jaunes », tandis que la voix du marcheur est recouverte par le brouhaha. Des journalistes de France Bleu Touraine filment la scène, relayée par l’élu sur les réseaux sociaux.

Echanges filmés et voiture bloquée

Commissaire aux Finances, Daniel Labaronne sort d’une série de nuits très courtes, débordé par le vote du budget 2019 à l’Assemblée. Sur ce rond-point, il déchante :

« Je me dis qu’on a loupé quelque chose… j’ai pas vu venir ça. J’ai un sentiment de décalage, je suis là en spectateur, devant les gens qui me parlent de leurs problèmes de fin de mois, d’emploi, et leur sentiment d’avoir été oubliés… Et je me dis qu’il est trop tard pour y répondre, car on vient de boucler le budget ».

Les échanges se poursuivent. « Un jeune, très près de moi, filme tout avec son smartphone. Et là, je reçois un coup de fil de la préfète d’Indre-et-Loire ». Laquelle enguirlande le parlementaire : « Mais qu’est-ce que vous faites sur ce rond-point ? Vous avez pas prévenu ! » Avant de lui dire qu’elle va « donner des instructions pour assurer sa sécurité ». Concrètement, « trois colosses de la gendarmerie » qui déboulent. Le député se sent « un peu rasséréné. J’étais pas inquiet, mais là j’avais encore moins de raison de l’être ».

C’est au moment de repartir que les esprits s’échauffent. « Je monte dans ma voiture, et là, les manifestants me bloquent ». Une Web TV locale filme la scène et en profite pour interviewer l’élu, visiblement un peu agacé. Compacts, des « gilets jaunes » entourent le véhicule, le visage fermé. Ils se dispersent finalement à l’approche des gendarmes.

« J’y vais pas seul »

Lorsque Daniel Labaronne laisse le Leclerc derrière lui, il est environ midi. C’est l’heure à laquelle Yannick Kerlogot arrive sur le rond-point de Kernilien, à 350 kilomètres au nord-ouest d’Amboise. Conseiller municipal de Guingamp depuis 2008, député LREM des Côtes-d’Armor depuis 2017 et diplômé d’Histoire, il ressent « le besoin d’aller sur le terrain et d’entendre la colère ». « Je devine que ça va être compliqué », se dit-il, comme son collègue d’Indre-et-Loire… « Donc j’y vais pas seul, mais avec un marcheur qui a bien voulu m’accompagner, pour me sentir un peu épaulé ». Face à lui, une bonne centaine de « gilets jaunes » sont rassemblés depuis le petit matin sur ce lieu stratégique d’accès à la RN12, à Plouisy.

Dès qu’il arrive, des manifestants le reconnaissent. D’emblée, les smartphones sont braqués sur lui, et l’exaspération s’exprime. « C’est la colère du quotidien, de la fin de mois, le sentiment de ne plus s’en sortir », entend l’élu, interpellé par « des femmes au foyer, des retraités, des jeunes trentenaires ». De ces derniers, Yannick Kerlogot est frappé par « le discours anxiogène, leur impossibilité de se projeter dans l’avenir ».

Trois heures d’engueulades

Difficile de répliquer face aux interruptions, dans le vrombissement des moteurs et les volutes de fumée de pneus brûlés. « Je ne peux pas m’exprimer, car il n’y a pas de volonté d’écouter notre discours. Mon objectif, c’est de prendre le pouls ».

Pendant trois heures, il se fait engueuler. Le député de la majorité devient le réceptacle de la colère des manifestants contre le président et le gouvernement. « Des gens me disent : " Macron et les parlementaires, c’est terminé, la prochaine fois vous allez dégager " ».

Yannick Kerlogot finit en tout cas par quitter le rond-point. « Ça suffit, il faut repartir », conseillent les gendarmes. « Il y a de plus en plus de monde, le ton monte, ça commence à s’alcooliser… », observe le député, qui repart comme il est venu. Il est environ 15h.

« Vers 19h, j’en ai un peu marre »

Retour en Indre-et-Loire, où Daniel Labaronne, toujours au volant de sa voiture, se rend à Château-Renault, où il est attendu. Il passe par le rond-point de l’Intermarché, jaune fluo lui aussi. Et c’est reparti pour une discussion avec des Français en colère. « C’est différent du premier rond-point. Là, c’est plutôt des militants, des syndicalistes, avec un discours plus politique, plus construit ». L’échange est bref, et « respectueux ».

Rebelote en fin de journée : pour rentrer chez lui, le député emprunte à nouveau le giratoire devant le Leclerc d’Amboise. Il est aux alentours de 19h. « Là, je vois que le filtrage des bagnoles est plus musclé. Je retire la cocarde, et j’appelle la préfète. Au cas où, pour la prévenir. Je dois dire que j’en ai un peu marre… Au final, je passe sans encombre ».

« Je rentre chez moi, un peu sonné »

Le soir, chez lui, à Guingamp, Yannick Kerlogot est « un peu sonné ». « Je me dis que je viens de vivre un moment singulier, qui en entraînera d’autres. Et qu’il va falloir apporter des réponses ».

Trois jours plus tard, dans l’enceinte feutrée de l’Assemblée, il racontera son samedi avec les « gilets jaunes » à ses collègues du groupe parlementaire LREM. « Ils avaient quelques doutes sur l’ampleur de ce mouvement ».