« Il faut compter l’argent qu’on a tous les jours pour manger »… Des étudiants racontent leur quotidien face à la précarité

PAUVRETE Pour certains jeunes, poursuivre ses études est une galère au quotidien

Sélène Agapé avec François Launay

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Rassemblement de plus de 1.000 personnes devant le Crous de Lyon mardi en soutien a l’étudiant stéphanois, Anas, brûlé à 90% après son immolation, vendredi 8 novembre, mettant en cause une situation de précarité financière trop importante pour vivre.
Rassemblement de plus de 1.000 personnes devant le Crous de Lyon mardi en soutien a l’étudiant stéphanois, Anas, brûlé à 90% après son immolation, vendredi 8 novembre, mettant en cause une situation de précarité financière trop importante pour vivre. — Flore Giraud/SIPA
  • Un étudiant de 22 ans s’est immolé par le feu devant le Crous de Lyon, vendredi 8 novembre, mettant en cause, dans un texte politique, ses difficultés financières.
  • Mardi, des milliers d’étudiants ont manifesté devant leurs universités, notamment à Paris et à Lyon, pour dénoncer la précarité étudiante.
  • Loyers élevés, aides inadaptées, jonglage entre cours et emploi… 20 Minutes a recueilli les témoignages de plusieurs étudiants.

Vendredi 8 novembre, Anas, un Stéphanois de 22 ans, s’est immolé par le feu devant le Crous de Lyon, la ville où il poursuivait ses études en sciences politiques. Un geste « politique » désespéré pour mettre en exergue la précarité étudiante. Puis mardi, des centaines d’élèves ont quitté les bancs de leurs universités pour manifester et dénoncer leurs difficultés.

Après l’achat des matériels scolaires, le déménagement [parfois à des centaines, voire des milliers de kilomètres], le loyer, les transports ou encore la nourriture et l’accès à la santé, certains étudiants se retrouvent au pied du mur. Comment aller jusqu’au bout de son cursus dans une situation qui n’offre aucune garantie de stabilité ? Quels sacrifices ont-ils eu à faire pour poursuivre leurs études ? Et quid de ceux qui ont dû lâcher car ils n’en avaient plus les moyens ? 20 Minutes a recueilli les témoignages de plusieurs étudiants en situation de précarité.

Des aides jugées insuffisantes

Léo, étudiant en master à Lille, est en colère : « On a trouvé plusieurs centaines de millions d’euros pour mettre en place des choses comme le service national universel, qui est totalement inutile. On sait très bien que le gouvernement a largement les moyens de mettre des choses sur la table. Mais il n’y a aucune volonté politique de le faire. » Si le système universitaire français permet aux étudiants d’avoir accès à des bourses, elles ne sont pas toujours adaptées à la réalité de leur quotidien. Michel touche « 450 euros par mois » en tant que boursier échelon 4. Mais cet étudiant en psycho à Lille « galère car les prix augmentent. Rien que pour les transports, je suis obligé de payer 60 euros par mois car je vis en dehors de la métropole lilloise. Pour se nourrir tous les jours sur la fac, ça va très vite. Et c’est de pire en pire, il y a un vrai ras-le-bol ».

Etudiante en master de marketing à Angoulême, Chloé occupe une chambre en résidence Crous, dont le loyer s’élève à 313 euros. « Je préférais habiter dans une résidence, car sur Angoulême, il y a peu de logements disponibles pour les étudiants. Ou alors il faut se contenter de logements mal entretenus et prendre ensuite en charge une machine à laver et Internet. C’est indispensable dans nos études, on ne passe pas tout notre temps sur Netflix », raconte la jeune femme. Aurore*, elle, a très mal vécu son expérience en résidence Crous à Aix-en-Provence, où elle avait commencé une partie de ses études : « Cafards dans les parties communes, douches et sanitaires à l’autre bout du couloir, alarme incendie une nuit sur deux… Et pas vraiment le droit à une vie privée, car les agents peuvent rentrer comme bon leur semble dans les chambres. Des chambres anxiogènes de 9 m2… », énumère l’ancienne étudiante en LEA, qui a préféré opter pour un logement privé. « Et pour Internet, c’était n’importe quoi. J’ai pas eu de connexion pendant six mois à cause de leur fournisseur nul ».

Chloé bénéficie d’une bourse échelon 3, soit 325 euros mensuels, et d’une aide de la Caf de 151 euros, qui lui permet de vivre le reste du mois. Elle est aidée par ses parents, mais a aussi une petite sœur qui commencera ses études supérieures l’an prochain. « Le système n’est pas fait pour aider les étudiants alors que nous représentons l’avenir, je trouve cela bien dommage », estime-t-elle. Benjamin, qui est inscrit à l’université à Lille, s’inquiète que « l’enseignement supérieur devienne un luxe plus qu’un droit, un peu comme aux Etats-Unis ». Pour cet étudiant en Histoire, « la précarité se traduit par le fait de compter l’argent qu’on a tous les jours pour manger, de travailler en plus des études pour pouvoir vivre, par un petit logement chez l’habitant », détaille-t-il. Le jeune homme appelle à une vraie prise de conscience de la part de ceux qui traitent les étudiants de « fainéants » : « On se débrouille comme on peut, il y a beaucoup de frais. Après avoir payé mes charges, il me reste 150 à 200 euros par mois pour vivre. C’est ultra-limité ». Ses parents, également en situation de précarité, ne peuvent l’aider.

Jongler avec un emploi étudiant

Pour parvenir à payer leurs charges et mettre un peu d’argent de côté, certains prennent un emploi étudiant. Quitte à cumuler des horaires impossibles en plus de leurs cours. « 50 % des étudiants sont obligés de se salarier pour payer leurs études, estime Patricia, étudiante lilloise. Mais quand on travaille à côté, c’est un peu plus compliqué, ça peut entraîner des redoublements. Et quand on redouble deux fois, on n’a souvent plus accès à sa bourse »,

Elise essaie de s’en sortir depuis un peu plus d’un an. L’étudiante en L2 a quitté Cherbourg pour un cursus qui n’existe qu’à l’université de Créteil. « Coup de chance, j’arrive à trouver, grâce au bouche-à-oreille, un logement en colocation à 300 euros par mois. Cependant, il est insalubre, je n’ai pas de fenêtre dans ma chambre, c’est rempli de poussière et d’insectes ». Le Crous lui refuse une place en résidence. « Avec ma mère, nous cherchons désespérément un appartement. En vain. Mon dossier est refusé par toutes les agences et les particuliers. Je trouve un appartement hors budget, à 640 euros. Et en désespoir, je décide de le louer ». La jeune femme touche 255 euros d’aide au logement, « mais pas de bourse, car le Crous ne m’a toujours pas envoyé ma notification ». Pour subvenir à ses besoins, elle prend dans un premier temps en emploi dans un fast-food du 17e arrondissement de Paris. « À la rentrée 2019, je décide de m’engager pour 20 heures par semaine. Ça m’a valu un stress horrible, avec des employeurs aux méthodes peu correctes et des horaires fatigants », expose-t-elle. Elise a fini par démissionner pour un emploi de garde d’enfants, payé 200 euros par mois.

Chloé est aussi passée par la case job étudiant, « le week-end dans un fast-food », quand elle faisait sa licence de LEA anglais-chinois à Bordeaux. « Ça m’a permis de mettre de côté et de vivre confortablement, reconnaît la jeune femme. Je gérais mes études (félicitations de mes professeurs), mon stage, mes activités " extrascolaires " (chroniqueuse radio bénévole et journaliste pour le journal de la fac). J’avais une vie sociale et j’étais toujours à jour sur mes séries habituelles », ajoute-t-elle. Mais aujourd’hui, c’est trop compliqué pour l’étudiante en master à Angoulême. « On a vraiment beaucoup de travail et les stages payent peu, alors qu’on fait le travail d’un CDI. Mais c’est encore un autre débat ».

Un terme aux études

Et que faire quand se serrer la ceinture n’est plus suffisant ? Douce Dibondo, journaliste pigiste, a atteint un point de rupture durant son Master 1. Lors de sa licence de sociologie à Tours, l’ancienne étudiante a pu bénéficier d’une bourse mais pas des APL, car son « titre de séjour étudiant ne me le permettait pas », explique-t-elle. Arrivée à Bordeaux pour son master, elle galère pour trouver un logement. « Ma carte de séjour me permettait de bénéficier d’APL de 250 euros, pour un loyer à 500 euros, et d’une bourse de 400 euros. Quand tout allait bien, je finissais le mois avec 125 euros pour faire des courses et vivre », dépeint-elle.

Elle finit par craquer et rentre chez ses parents, à Nantes. « Puis je me suis réinscrite à la fac à Nantes, en M1. Je me suis mise en colocation et je bossais à côté en tant que plongeuse les jeudis, vendredi et samedi, de 20 à 23h », raconte-t-elle. Avec la bourse et son aide au logement, elle atteint les 490 euros par mois. « Mais j’étais fatiguée, j’avais honte de demander de l’aide à mes parents lorsque je devais payer le médecin ».

Aurore, passée par Aix-en-Provence, a dû arrêter ses études une fois en Master 2 à Orléans. Elle est repartie vivre chez ses parents. La jeune femme, originaire de Nice, ne parvenait plus à assumer seule malgré un emploi étudiant de 14 heures par semaine et une bourse échelon 5. « J’ai pas choisi d’être loin, les inscriptions étaient au premier arrivé, premier servi », dit-elle pour justifier ses frais de déplacement, qui atteignaient les 100 euros. Pour l’heure, elle n’a pas pu se réinscrire en M2 à Nice, car la priorité est accordée aux « étudiants locaux ». Et elle garde en mémoire la douloureuse année écoulée : « De nombreuses fois, j’ai même pas pu m’acheter un paquet de pâtes ».

* Le prénom a été modifié