Attentats du 13-Novembre : Quatre ans après, où en est la menace terroriste ?

TERRORISME Si Daesh a perdu récemment le territoire contrôlé depuis 2014 en Irak et en Syrie, la menace que fait planer sur la France l’organisation terroriste reste élevée

Thibaut Chevillard

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Rue Oberkampf, à Paris, dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015.
Rue Oberkampf, à Paris, dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015. — MIGUEL MEDINA / AFP
  • Le 13 novembre 2015, des terroristes, venus pour certains de Syrie, ensanglantaient les rues de Paris et de Saint-Denis. Les attaques étaient revendiquées quelques heures plus tard par Daesh.
  • Depuis, le groupe terroriste a perdu le territoire qu’il contrôlait en Irak et en Syrie et son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, a été tué. En outre, les gouvernements successifs ont fait voter des lois renforçant les dispositifs de lutte contre le terrorisme.
  • Mais la menace que fait planer Daesh sur la France reste élevée, estiment les spécialistes.

Il y a tout juste quatre ans, neuf terroristes semaient la mort dans les rues de Paris et de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), tuant 130 personnes et en blessant plus de 350 autres. Ces attentats, revendiqués par Daesh, avaient été planifiés depuis Raqqa en Syrie, capitale autoproclamée de l’organisation terroriste jusqu’à la fin de l’année 2017. Si les spécialistes estiment qu’elle n’est plus en mesure, aujourd’hui, de concevoir des attaques d’une telle ampleur sur le territoire français, la menace terroriste n’en demeure pas moins très élevée. En face, les services de renseignement ne relâchent pas l’attention qu’ils portent sur les individus radicalisés en France et sur les djihadistes se trouvant toujours sur zone.

Daesh a perdu en mars dernier les derniers territoires que contrôlaient les djihadistes en Syrie et en Irak depuis 2014. S’il s’agit d’une « étape importante » dans la lutte contre le groupe terroriste, elle est « surtout symbolique », a expliqué Jean-Charles Brissard, le président du CAT ( Centre d'analyse du terrorisme), lors d’une conférence que le « think tank » organisait à Paris le 7 novembre dernier, réunissant les spécialistes mondiaux de la question. La disparition du Califat, « qui constituait la principale force d’attraction pour des milliers de djihadistes dans le monde et la base de sa puissance financière », n’a pas, pour autant, « sonné le glas de la menace terroriste », a-t-il souligné.

Risque d’exfiltration de combattants

Le groupe terroriste, observent plusieurs spécialistes, n’est plus capable de projeter en Europe des commandos pour commettre des attentats, à l’instar de celui du 13-Novembre. Mais les services de renseignement redoutent que des combattants – il en reste 7 à 9.000 sur place – parviennent à gagner le Vieux Continent en se mêlant aux réfugiés. Comme ce Tunisien qui avait quitté la Syrie courant 2017 et qui a été interpellé, début octobre, par la DGSI, dans le nord de la France. Il a été mis en examen et incarcéré. L’enquête n’a pas permis de déterminer que cet individu radicalisé, ayant eu des « responsabilités » au sein de Daesh selon une source sécuritaire, envisageait de commettre un attentat. Mais il représentait « potentiellement un danger ».

Plusieurs milliers de djihadistes ont été faits prisonniers et sont détenus par les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie. Un peu plus de 200 Français s’y trouveraient. Les autorités ont craint, au moment de l’opération militaire turque en Syrie début octobre, que des prisonniers profitent de la situation pour s’échapper. Une centaine d'entre eux y sont d’ailleurs parvenus, a indiqué James Jeffrey, émissaire américain pour la Syrie. Une dizaine de Françaises ont aussi réussi à partir du camp où elles étaient enfermées avant d’être arrêtées. Aujourd’hui, la situation est fragile mais semble « globalement sous contrôle », indique une source proche du dossier.

9.000 individus inscrits au FSPRT

Parmi les 1.300 Français qui étaient partis en Irak ou en Syrie rejoindre Daesh, 325 sont décédés et 288 sont parvenus à rentrer en France. La plupart de ces derniers ont rejoint en prison des individus mis en cause dans des affaires de terrorisme. Si la loi désormais « permet de poursuivre les personnes qui se sont rendues en zone syro-irakienne », les peines prononcées « ne sont pas suffisamment importantes car les preuves à leur participation à des exactions, à des meurtres, à des exécutions, ne sont pas toujours rapportées », a expliqué lors de la conférence du CAT, Amin Boutaghane, chef de l’UCLAT (Unité de coordination de la lutte antiterroriste).

« Tôt ou tard, ils auront purgé leur peine et sortiront de prison. 60 % d’entre eux seront libérés à la fin de l’année 2020 et en 2021 », a rappelé Jean-Charles Brisard. La DGSI, chef de file de la lutte antiterroriste, échange de plus en plus d’informations sur ces individus avec le renseignement pénitentiaire, créé en avril 2017. Ceux qui sortent sont dans le collimateur des services de renseignement qui se les répartissent. Depuis le début de l’année, la DGSI a été chargée de suivre 109 anciens détenus : 45 mis en cause dans des affaires de terrorisme, 64 dans des affaires de droit commun mais qui sont radicalisés.

« Un incubateur de menace à l’international »

C’est davantage le passage à l’acte d’individus radicalisés, inspirés par la propagande de Daesh, et se trouvant déjà sur le territoire, que les autorités redoutent. Des gens aux profils très divers, comme ceux des auteurs d’attentats – réussis ou déjoués – en 2019 : des jeunes « immatures » ou « extrêmement ancrés dans la radicalité ». Certains présentent des « grandes failles » au niveau psychiatriques. D’autres sont « installés dans la vie » ou sont des spécialistes de l’informatique, observe un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. Les services de renseignement ont dans leur collimateur 9.000 personnes inscrites au FSPRT (fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste). Parmi elles, un peu plus de 3.100 le sont par la DGSI dont les effectifs ont évolués depuis 2015.

Les services de renseignement, ont été aidés, dans leur lutte contre le terrorisme islamiste, par les évolutions successives de la loi. « Beaucoup de dispositifs ont été mis en place ces dernières années », a souligné le chef de l’UCLAT dans sa prise de parole. Bien que très diminuée depuis la mort de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, Daesh entend continuer son combat contre l’Occident, comme l’illustre la rapide désignation de son successeur, et accroître sa présence dans d’autres régions du monde, en Afrique ou en Asie. « La zone syro-irakienne est un bourbier dont on n’est pas près de sortir, a assuré Amin Boutaghane. C’est un incubateur de menace à l’international. »