Il y a un an, les « gilets jaunes » : « Une idée simple mais un boulot de fou », la carte des manifs du premier samedi racontée par ses créateurs

NE UN 17 NOVEMBRE (2/4) Pour le deuxième volet de la série, « 20 minutes » a rencontré ceux qui ont eu l’idée de rassembler tous les lieux de manifestation des « gilets jaunes » sur une carte interactive. Reprise par de nombreuses pages Facebook, et vue 55 millions de fois en un an, elle a aidé le mouvement à se structurer

Lucie Bras et Guillaume Novello

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Un «gilet jaune» filme avec son smartphone la manifestation du 18 novembre 2018 à Toulouse.
Un «gilet jaune» filme avec son smartphone la manifestation du 18 novembre 2018 à Toulouse. — SCHEIBER FREDERIC/SIPA
  • Il y a un an, le 17 novembre 2018, les « gilets jaunes » multipliaient pour la première fois leurs actions à travers le territoire.
  • Un acte 1 qui a fait basculer citoyens, politiques et forces de l’ordre au cœur d’un mouvement hors-norme. Mais comment chacun a-t-il vécu cette journée si particulière ? 20 Minutes remonte le temps.
  • Dans ce deuxième épisode, revivez l’organisation des créateurs de la carte des rassemblements, passée en quelques jours de quelques milliers à des millions de vues. « Ça n’était pas un petit hobby, on ne dormait que quelques heures par nuit », se souvient son créateur, Sébastien.

La nuit du 16 au 17 novembre 2018 a été courte pour Sébastien*. Le lycéen a dormi « 3-4 heures », pas plus. La veille, déjà, il se souvient de son excitation, celle qui ressemble aux matins de Noël de notre enfance. « Des gens sortaient le 16 novembre avec leur gilet jaune pour dire "demain, c’est l’heure !". C’était une bande-annonce avant le film, ça donnait un avant-goût, c’était tellement puissant ! », raconte-t-il, encore ému. « On a joué un rôle et j’en suis très fier. »

Dans le Cher, cet élève de Terminale a participé au mouvement à sa manière : le 26 octobre 2018, il a créé et diffusé sur les réseaux sociaux une carte des rassemblements à venir, qui recense toutes les manifestations en France. « C’est parti d’une idée simple : avoir une vue d’ensemble des manifs », explique-t-il. Au départ confidentielle, « elle est devenue en quelques jours la référence, passant de quelques milliers à des millions de vues », raconte Sébastien, qui a dû lancer un appel aux volontaires pour l’aider.

« Grande colère » et « petit hobby »

Au total, ils ne sont qu’une petite dizaine à répondre à l’appel. Christophe, 34 ans, originaire de Montauban, est l’un d’eux. Il est chargé des interviews aux médias et de la vérification des nouvelles informations à rentrer sur la carte. Les deux militants discutent au quotidien sur Messenger, sans jamais se rencontrer « en vrai ». « Grâce à ce projet, j’ai réussi à rencontrer des gens et à créer des amitiés qui n’auraient pas existé sans », confie Christophe. « A ce moment-là, je ressentais une grande colère. Mais en travaillant dans l’ombre, 24h/24 et sept jours sur sept sur cette carte, en la mettant à jour toutes les 30 minutes, là, je me suis senti utile », ajoute-t-il.

Sébastien se souvient des longues journées qui ont précédé les manifs du 17. « C’était ingérable, on recevait des milliers de messages par jour sur la page. Soit pour ajouter des informations, soit pour les compléter, ou même pour poser des questions. Les gens nous demandaient "Qu’est-ce qui va se passer ?". Ce n’était pas un petit hobby, on ne dormait que quelques heures par nuit », raconte le lycéen.

BFM et messages de prévention… Ambiance cellule de crise

Jour-J, 17 novembre. Sébastien et son équipe de choc se retrouvent à la tête d’un véritable QG par écrans interposés. « Vers 6-7h, on est prêts, on allume nos ordinateurs, mais on se rend compte que les gens sont déjà dehors ». Sur Facebook, ça s’agite déjà depuis la veille. En voyant les chiffres, Sébastien croit halluciner : « On était à plus de 17 publications par seconde, on en a eu 30.000 en une journée ».

Son salon commence à ressembler à une cellule de crise : « J’avais plusieurs écrans qui diffusaient les infos. BFM appelait tous les trois quarts d’heure pour passer à l’antenne ou donner des renseignements », se souvient-il. « La journée du 17 était très agitée, confirme Christophe. C’était vraiment un boulot de fou, j’ai eu tous les journalistes du monde au téléphone, des Russes, des Américains, des Belges… J’ai même eu les équipes de Cyril Hanouna », sourit-il.

Quand il apprend qu’une manifestante a été tuée à Pont-de-Beauvoisin (Savoie), Sébastien se met à diffuser des messages de prévention : « On leur a dit "Soyez prudents" ». Le jeune homme se rend compte des tensions qui montent entre les deux moitiés de la France. « C’est là qu’on a compris qu’il y avait des automobilistes vraiment en colère et des "gilets jaunes" qui faisaient n’importe quoi, comme monter sur une voiture, par exemple. »

Un échange constant pour remonter les infos du terrain

Comme c’est le cas pour de nombreux « gilets jaunes », Facebook joue alors un grand rôle dans le succès de la carte. Pour faire sa promo, Sébastien s’appuie sur le groupe « La France en colère - Carte des rassemblements », qui devient rapidement un des principaux points de rendez-vous. Dans la foulée du 17, Il faut traiter les nombreuses informations qui viennent du terrain. « Les gens nous envoyaient un message pour signaler une manifestation. Nous, on les rappelait pour demander si le rond-point était bien toujours actif », signale Christophe.

A Commercy (Meuse), Kevin, éducateur spécialisé et administrateur de la page « Les Gilets jaunes de Commercy », se souvient avoir envoyé des infos sur les manifestations prévues dans le coin. « La carte a été très partagée sur les pages Facebook des "gilets jaunes", en nous incitant à venir répertorier notre QG. On a donc participé en signalant aussi les ronds-points bloqués et en donnant nos coordonnées ».

La fin de l’effet de surprise

« Facebook, c’est une vitrine, analyse Christophe, le cartographe. C’est accessible par tout le monde. On a essayé de réunir toute la France sur cette carte ». Brigitte Sebbah, maîtresse de conférences à l’Université Paul Sabatier : «  Les réseaux sociaux ont permis d’organiser la mobilisation et de structurer des espaces de paroles ». Espaces de paroles libérateurs pour les « gilets jaunes » ? « Facebook était une plateforme idéale pour les valeurs qu’on voulait véhiculer, notamment son fonctionnement très démocratique », explique Kevin, l’administrateur de la page de Commercy. « Mais ce qu’on voit sur ces pages, ces groupes, c’est l’image que les "gilets jaunes" veulent donner. Ce n’est pas forcément ce qu’ils pensent, nuance Brigitte Sebbah. D’ailleurs, à partir de janvier, les groupes ont commencé à devenir privés, ce qui témoigne d’une volonté de maîtriser l’image encore plus ».

A en croire Kevin, la fermeture du robinet sur Facebook est surtout une affaire de camouflage. « Sur Facebook, toutes les infos sont publiques, donc les autorités sont au courant des blocages aussi vite que n’importe qui. Ça ne permet pas d’avoir l’effet de surprise. Par exemple, on avait décidé de bloquer un péage à l’extérieur de la ville et la communication s’est faite par messagerie (Telegram), et plus via des pages publiques ».

Des limites au partage qui n’empêchent pas Sébastien, Christophe et les autres de préparer leur grand retour. Pour fêter le premier anniversaire du mouvement, le 17 novembre, la petite équipe prépare… une nouvelle carte. De nombreux « gilets jaunes » doivent encore faire remonter l’information de leur mobilisation, et pour l’instant, plus de 150 événements y sont déjà référencés. Avec l’espoir un peu fou de faire aussi bien que la grande sœur. A ce jour, elle cumule plus de 55 millions de visites.

*Prénom d’emprunt